Procès-verbal


Jean Geoffroy, "En classe, le travail des petits », 1883

Il fait beau ce matin

Malgré tout le ciel

La pluie tombe mais lentement

Sans bruit sans fard

Les lilas bordent les fenêtres

Les fenêtres bordent les routes

Il y en a tant qu’on pourrait à tout moment

Changer de direction

Prendre la lumière pour un reflet

Les enfants jouent sous les hêtres

A mon établi

Jusqu’à l’extinction des ombres

J’écris

De petits mots de réconfort

Sciés à la racine

L’air absent l’air de rien

J’entends les mamans dans la cour

Et le maître qui grommelle

Main levée sur les morveux

Qui enjambent le ciel bleu

Le policier municipal

S’approche de moi

Sur son carnet à souche

Il dresse un procès verbal

- vous ne pouvez pas, Monsieur, vous garer ici -

Pendant qu’il me fait la leçon

D’autres contrevenants

- mal garés eux aussi -

L’injurient posément

Puis s’en vont avec des rafales de doigts d’honneur

Et de baisers dans le vent

Personne ne se formalise

Tout est calme ce matin et doit le rester

Les fleurs dans leur vase

Ont l’air de ne pas trop souffrir

Du passage de la terre à l’eau

Les mamans dans leurs bras potelés me réconfortent

Les enfants tirent sur les laisses

Pour les déjections

Les chiens aussi seront verbalisés

Quant à moi

J’ose enfin accoster la femme sentinelle

Postée sous un panier de basket

Qui mange des abricots secs

Entre le pouce et l’index

« Les maths, c’est pas son fort ! » lâche-t-elle

À propos de ma fille

Qui sortira plus tard que les autres

Pour rattraper son retard en calcul

Elle doit faire des efforts, dit-elle

Il faut qu’elle apprenne

D’ici la fin de l’année

À compter de cinq en cinq

De dix en dix

De cent en cent

De mille en mille

Il faut qu’elle soustraie qu’elle ajoute qu’elle divise

Il faut ponctue l’espace de ses petits doigts

Entre l’infiniment grand et l’infiniment petit

Il y a de quoi faire

Mais surtout il faut qu’elle y mette du sien

Il faut qu’elle participe

Il faut qu’elle…

À ce moment-là

Passe devant

L’homme en gabardine bleu nuit

Cheveux gominés yeux de suie

Que tout le monde connaît ici

C’est lui qui vient chercher son fils

En BM double V

Sans sortir de la BM double V

Il habite, dit-on, de l’autre côté du lac

Dans des endroits

Que même à pied

On ne touche que du bout des doigts

Cologny, je crois

Mais tout est calme ce soir

Les bolides, hauts sur pneu, roulent au pas

Il fait déjà nuit

Les heures dans leur vase

Ont l’air de ne pas trop souffrir

Du passage du chien au loup

La cour de l’école est vide

Les enfants font leurs devoirs

Ou regardent des dessins animés

La lune se faufile

Dans un trou de souris entre les nuages

Rien de plus qu’un ongle de papier

Demain rien n’aura changé

Une fois de plus tout pourra recommencer

Il faut y mettre du sien

Car la routine est belle si l’on s’y prend bien

L’enfant dans sa tête compte

De dix en dix

De cent en cent

De mille en mille

Puis il soustrait

Ajoute divise

Multiplie

Puis il s’endort

Le ciel tombe en gouttes de pluie

Fait des flaques à perte de rue

Par extinction des nombres

Par soustraction du grand Tout

Je me donne encore une heure

Avant de rejoindre l’enfant


© Denis Petit-Benopoulos

© 2023 by Name of Site. Proudly created with Wix.com

  • Facebook Social Icon
  • Twitter Social Icon
  • Google+ Social Icon