Monocarpique

Le linge sèche au soleil.

Tout à l’heure,

Nous mangerons sur la terrasse.

As-tu vu les cinq tortues qui habitent au pied du cactus ?

La terre y est si rouge

Que les coquelicots s’y voient à peine

Avec leurs ailes cristallines

Au liseré de rimmel.

Dans le jardinet,

Oreilles dressées,

Le chien guette la balle aux bonds

Et le chat s’écoule le long de la palissade,

Réservé sur ses chances de survie

Dans un monde de chiens et de merles gris

- pas assez tendres.

La mangue est acide, à jeter

Trop attendu.

Cela fait dix ans.

Bien davantage si l’on compte l’impatience.

Si je pouvais,

S’il n’était pas trop tard,

J’échangerai ma vie contre la mienne

Et je resterai si près

Que j’entendrais encore ta voix.

À l’heure où le soleil n’est pas encore levé,

Un murmure suffira

Pour retenir la liasse des mots,

Le tremblement de la peau.

Je repasserai par les guichets.

Je ne saurai rien de plus, crois-moi,

Que le chat, l’oiseau, le chien ou les tortues.

Tout serait à recommencer.

J’entrerai dans l’eau

Comme on rentre chez soi.

J’irais tout au fond voir les libellules,

Leur tâter les ailes pour voir si le monde

Sans nous, sans elles, prendrait un autre cours.

Je t’ai aimée comme tu ne peux imaginer,

D’un coup, sans respirer,

Au débotté

Et si je pouvais,

S’il n’était pas trop tard,

Je retrouverais le chemin

Qui mène jusqu’ici,

Dans la maison ouverte aux maraudeurs,

Sous l’arbre qui rapetisse au fur et à mesure de son ombre.

Cela fait quinze ans

– L’instant seul est présent qui me rattrape

Comme si je fuyais vers le passé –

Tu parlais toute seule

À haute voix

Comme on parle à l’enfant

Qui reste en soi.

Avant la nuit,

Dans l’arbre malade, effeuillé,

Des merles gris égayaient ta lassitude.

Nous avions alors le temps,

Tout le temps.

Tu aurais pu te cacher

Trouver des endroits muets,

Sans passé,

Te mettre à l’abri,

Là où personne ne va,

Là où personne ne cherche.

Ta mère avait un amant

Qu’elle ne montrait à personne

Ce jour-là, elle me laissa dans l’entrée –

Je reviens tout de suite, dit-elle,

Et ne revint pas.

Il ne reste aujourd’hui que le miroir éraflé

Avec au mur la copie d’une toile de maître,

Un Renoir je crois

Avec femmes en chapeaux clairs et parapluies noirs.

Ta mère est tombée malade.

Ton père dépensait des miettes d’héritages.

Il aurait voulu que tu travailles, que tu rapportes.

Il aurait voulu que tu sois garçon d’où les cheveux courts

Que tu n’as laissé pousser qu’à vingt ans passés

Quand il buvait trop pour voir les sept différences.

Je t’ai aimée comme tu n’as pas idée,

D’un coup, sans respirer,

Ensevelie sous tes mains,

Retenu d’aller plus loin.

Dès que tu paraissais

Les yeux tout en cils

Avec dans l’onde d’un rire

La ronde d’un chagrin mufle.

Dès que tu paraissais,

Pieds nus, bague au pouce, hors d’haleine

D’avoir couru tout le long

De je ne sais quel canal

Avec ce mot « monocarpique » à la bouche

- Arraché comme de la mauvaise herbe

D’entre tous les mots que tu avais choisis -

Dès que tu paraissais,

Triomphale, affamée,

Je n’étais plus sûr de rien d’autre que nous

Et j’aurais contre cette vie-là donner la mienne.

Pour que tu m’aimes faute de mots

Pour que tu m’épouses faute de mieux.

Mais j’avais fait des choix, c’est ce qu’ils disaient,

Les parents, les amis.

Les miettes d’une vie d’avant,

Tout ce qu’il me restait à faire de cette vie

Qui n’avait pas commencé

Tout ce qu’il fallait monnayer à la hâte

- certificats, diplômes, contrats -

Avant que tu ne reparaisses

Avant que tu ne disparaisses.

Entre les hêtres rabougris et les grands arbres perchés

Au-dessus des fenêtres,

Des buses font de l’aile

Un appel au diable, aux petites proies faciles

Qui se couchent au moindre coup de vent.

J’ai oublié le nom, le sésame,

J’ai plié les noms

Sous d’autres noms de fleurs, d’oiseaux, d’insectes,

Sous d’autres spécimens.

Un jour, il aura fallu

Un jour, il a fallu

Et d’autres ont décidé autrement.

Partir, ne plus se revoir,

Se faire la bise amicale

– un jour, après le Suze des grands-parents

Avec sous la télé, toujours allumée, une gondole de plastique noir

Et les rameurs en canotiers pull rayures -

Tout cela sans drame, sans pathos :

Il n’y a pas d’âme-sœur

Ça n’existe pas

Je te le dis

C’est une fantaisie.

Une histoire de fantômes et d’alchimiste.

Car la vie se recoud à partir du cou,

Deux points de suture, une virgule, un abcès, un ravin.

Elle s’enroule aux vertèbres, la vie, elle se couche sous l’épiderme,

S’aspire par le nombril, s’affale sous les aisselles

Et pour changer de vie, de costume,

Il faut faire le vide de soi en soi,

Tomber sous l’hypnose du passé qui ne passe pas,

Déchirer les pantalons velours que ma mère m’obligeait à porter,

Détricoter les pulls de grand-mère.

Je traînerai dans les vide-greniers comme on va à la fête, désespéré

Je traînerai dans les bars à putes comme on va au gibet.

Pour un baiser volé, je te ferai descendre de ton piédestal,

Ma petite reine,

Mon âme-sœur,

Je te ferai pendre à mon cou

Et j’irai boire de ce vin blanc

Dont tu me diras des nouvelles.

J’enverrai les regrets au dos de cartes postales.

Je me ferai deux ou trois amis de cavale.

Je marcherai seul jusqu’à l’arsenal.

J’irai sur la plage repérer la fille qui m’en fera oublier une autre

Puis une autre et une autre encore.

J’irai creuser l’enfance, la nôtre aussi,

Là où l’amour fait le dos rond

Avec pelles coquillages et seaux d’escargot.

Je vivrai en travaillant, du matin au soir, hiver comme été

Je ferai de l’argent sans y toucher,

Sans les détours de cette géométrie intime

Qui te lézardent de l’intérieur,

Qui te font mourir à petits feux.

Je t’ai aimée comme tu n’as pas idée,

D’un coup, sans respirer,

Sans rien demander.

Cela fait vingt ans, tu sais.

Bien davantage si l’on compte l’impatience.

Et je suis toujours là, de passage

À deux rues de chez toi.

Un diner, pourquoi pas ?

Ta voix au téléphone

Le digicode - oui, cela me ferait plaisir.

C’est ouvert, j’entre, tu respires, tu ne dis rien avec les mots,

Tes lèvres se sont comme fendillées, amincies

Oui, ce sont des cheveux gris, je ne dis rien non plus

Je suis ailleurs et tu es là,

Tu ris faux et te lèves pour des riens.

Dans un vase, sur la commode de l’entrée,

Une poignée de coquelicots, comme jetés là.

Deux tortues dans leur bac à sable,

Un chat bleu avec queue cravate et yeux malins.

Dans la baignoire,

Un poisson rouge

Qui nage entre ses ailes savonneuses.

Et l’enfant que je reconnais

Sur la photo, là.

Dehors un gros soleil bedonnant

Dessiné sur papier blanc.

L’enfant me scrute, ne dit rien lui non plus

Mais du doigt, d’une larme de ketchup au bout de ce doigt,

Montre la fenêtre

Qui vacille sur ses gonds,

Qui s’ouvre par le ciel.

Tu te lèves,

Tu passes d’une pièce à l’autre.

Nous allons passer à table.

La terrasse donne sur un jardin,

Le jardin sur d’autres jardins.

C’est l’heure de diner.

L’enfant appelle, il ne veut pas manger,

Pas faim, qu’il fait.

À table, avec les pouces, il dessine en l’air

Un tourniquet de larmes puis un ballet de bulles de savon.

Nous allons prendre le temps qu’il faut.

Nous allons prendre tout le temps qu’il faut

Pour nous oublier tout à fait,

Aujourd’hui,

Demain,

Quand tu voudras

Quand je ne voudrais pas.

Henri Matisse, « Les poissons rouges », 1911

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