Mon cousin


Photo de Raymond Depardon

J’avais une tante

Qui avait épousé un artisan

Qui enchâssait les fenêtres

Dans des cadres d’aluminium

Qui ne parlait pas ou si peu

Revenait exténué

De longues journées de chantier

Pour se plonger dans les pages du Hérisson

Dont il me montrait les dessins.

À la maison, c’est elle qui vitupérait

Contre tous ces malhonnêtes

Qui flouaient les pauvres gens qu’ils étaient

Qui laissaient tous ces immigrés

Faire ici comme chez eux

Qui les encourageaient même à venir.

Lui ne disait rien, il opinait de la pipe,

Il laissait dire.

Ils avaient un fils qui avait les cheveux blancs

Et qui n’y voyait pas grande chose derrière ses lunettes rondes.

Tout petit, à cause des cheveux

Qui le faisaient passer pour un albinos – qu’il n’était pas –

Il était la risée des cours d’école.

Il n’a pas eu son bac.

Il est allé sur les chantiers

Travailler avec son père.

Sa mère le voyait bien se mêler de politique

Se hisser sur les épaules de son père

Pour entrevoir d’autres horizons

Et à chaque élection, dans les locaux de la préfecture

Elle le poussait devant lui mais parlait à sa place

Aux politiciens combinards et salaces

Qui se repaissaient de ces élucubrations

Sans se demander qui donc étaient ces deux-là,

La mère et le fils,

Qui écumaient les coulisses du parti – c’était alors le RPR.

Ils avaient un chien, un molosse

Qui me flairait dès avant que je sonne à leur porte

Qui me renversait de bonheur

Dans l’étroit vestibule.

J’étais étudiant, mes parents à l’étranger

Et chaque dimanche, je venais souper chez eux.

Ma tante faisait une soupe, toujours la même

Avec des poireaux, du céleri, des carottes,

Des pommes de terre que mon oncle épluchait

Sur la table de formica.

Mon cousin pestait contre tous ces malpropres

Ces voyous et je m’y perdais un peu

À suivre ces raisonnements qui n’en étaient pas.

Il y avait chez eux une horloge qui sonnait toutes les demi-heures

Et de nous quatre, c’était la plus raisonnable

Mais pas la plus prévisible.

Les verres étaient petits mais toujours pleins,

Il fallait, pour boire de ce vin, ne pas trembler.

Après Maigret

Mon cousin me ramenait dans la renault kangoo.

Ces soupers se sont poursuivis quelques années

J’en ai des souvenirs amusés, consternés.

Je sais bien qu’ils n’étaient pas mauvais

J’étais alors trop jeune pour concevoir

Ce que la rancœur, les désillusions peuvent faire à l’âme.

Je n’essayais que mollement de leur faire changer d’idées

Devant moi, ils tempéraient leurs propos,

N’allaient pas au bout de leurs idées

Même si je savais bien qu’à Chirac, ils préféraient désormais Le Pen.

Ils m’aimaient bien et contre cela, il n’y a rien à faire

Surtout qu’ils auraient pu m’en vouloir

Car j’étais un étudiant, un privilégié donc,

Fils de fonctionnaire – sécurité de l’emploi et d’un salaire confortable.

À la longue, il me semblait que seul mon oncle n’était pas dupe,

Que sous ses silences bonhommes et sa pipe de commissaire,

Il n’approuvait pas tout ce qui se disait.

Depuis toujours, ma tante imposait au fils comme au père

Ses façons de penser.

Elle était un peu la cause des déboires du fils

Qu’elle avait étouffé sous son sein

Qu’elle n’avait pas laissé vivre

Et qui maintenant, à plus de quarante ans passé,

Vivait toujours chez ses parents,

Partageait leurs goûts, leurs idées, leurs vacances en caravane,

Qui n’avait jamais eu de vie propre, de copines, de copains,

Qui ne sortait jamais.

De cela, ils ne parlaient pas.

Il n’y avait rien à en dire ou à y redire.

Derrière son nuage de fumée, mon oncle devait bien y penser.

Ma tante aussi, une fois retombée la tempête de ses imprécations.

Je ne sais pas.

Peut-être que ne rien dire suffit à tout effacer

Et que les pensées savent faire le deuil des mots qui manquent.

Je ne sais pas.

Pendant les bombardements du début de la guerre

Ma tante qui avait alors douze ans

Passaient jours et nuits dans la cave avec sa mère.

Le père venait d’être démobilisé

Mais dans la confusion qui suivit,

Il lui fallut quelque temps avant de pouvoir les rejoindre.

Mon père qui, lui, avait été évacué dans les Vosges par la Croix Rouge

Disait que du fracas des bombes dans l’obscurité des caves,

Sa sœur ne s’était jamais remise.

Elle était terrifiée.

Son père lui manquait

Et sa vie durant, elle eut les mains qui tremblent.

À la maison, c’est mon oncle qui faisait la vaisselle.

Je me souviens qu’il se levait soudain,

Une fois l’épisode de Maigret terminé,

Pour aller dans la cuisine enfiler des gants de plastique

Remplir l’évier d’eau savonneuse

Et y plonger la pile d’assiettes puis les verres et les couverts

Pendant que ma tante m’embrassait dans l’entrée

Et que le chien me donnait des coups de langue

Jusque dans les oreilles.

Aujourd’hui, ma tante est morte depuis longtemps, la première,

Mon oncle la suivit

Et mon cousin vit désormais seul

Dans une caravane en Espagne

Sur un terrain de camping

Grâce à quelques économies, un quart de retraite

Et une pension d’invalidité.

Quand je l’appelle, il finit toujours par me demander de l’argent

Il s’embrouille dans des explications tortueuses

Et je suppose qu’il boit trop, mange mal

Qu’il n’est pas en bonne santé.

Je devrais sans doute prendre de ses nouvelles.

S’il venait à mourir,

Je ne le saurai pas.

Personne ne penserait à nous prévenir.


(c) Denis Petit-Benopoulos

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