Les statues


"La maison des rêves", René Magritte

Les statues sont assises

Bras croisés

Jambes pendues

Pensives

Médisant des passants

Comme des commères

Sous de vieux chênes étiques.

Elles n’ont pas un regard pour l’enfant,

Surgi d’une boutique

Hors d’haleine, tout tremblant

Et qui tombe, et qui saigne.

C’est juillet, l’école est fermée

Et les pierres brûlent comme des plaies.

Le maître boit le café en terrasse

Et mieux vaut filer par des rues plus tranquilles.

Des gitans astiquent pieds nus

Une vieille locomotive, rouillée jusqu’à l’os,

Garée sous des pins cendrés.

Il y a là les copains de mon frère, en bande, donc féroces

Ils auraient bien ri s’ils m’avaient trouvé ici avec elle

Mais elle n’est pas venue.

La nuit maintenant tombe des nues.

Certains quittent leurs abris, vont à la rue

Pour un peu de fraîcheur

Pour une odeur de terre mouillée

Et d’herbe poisseuse

De café serré et de pisse de chat.

On entend l’ambulance rendre grâce

Avant d’atteindre la maison en flammes.

C’est une toute petite maison, mal raccommodée

Entre deux immeubles modernes.

Elle ne touche plus terre

Elle s’enfonce dans l’air,

Soulevée par des cheminées étroites, jamais ramonées.

Y habitait seul un vieil homme.

Qui tenait autrefois le cinéma.

Si je m’endors,

Je sais qu’elle viendra.

Suffit de rêver.

Queue de cheval et jambes élastiques,

Cœur de marelle, mâchonné comme de la marguerite.

Sous la statue du klephte

Qui regarde au loin

Le champ de bataille,

Ni le fracas des armes

Ni le sifflement des flèches

N’abrégeront le sommeil.

C’est ridicule à la fin

Ce qu’il y a là, sous le cœur

A se lécher les entrailles

Avec de la suie de carnaval et des masques de craie.

La professeure de musique

Me tire de mes rêves érotiques.

Elle me fait des remontrances.

Ce n’est pas une heure pour un enfant.

Je hausse les épaules et je m’en vais,

Bombant le torse comme un voyou,

L’œil baveux, le genou qui saigne

Sous les rires moqueurs des écolières.

Ma maison est au bout de la rue, penchée,

Tenant par les cierges aux fenêtres allumées.

Mon père se réveille à peine, il travaille de nuit

Et c’est quand j’apprends de ma mère

Que le vieux monsieur du cinéma est mort

Que je pleure enfin

Toutes les larmes de mon corps

Et d’autres encore venues d’ailleurs,

Des cœurs de loup

Lanceurs de disques, sophistes à leurs heures

Athlètes ou bonzes

Qui montent la garde

Devant les phonèmes qu’elle garde en bouche

Longtemps

Longuement

Tout le temps qu’il faudra

Pour me faire mourir

D’elle.

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