Les pieds

Il faut dire

Il faut dire que c’est par les pieds

C’est par les pieds

Que nous tenons l’un à l’autre.

Dans le grand lit où dormit un roi

C’est par les pieds que nous nous sommes unis

Ils furent gardés là des minutes qui durent encore

Et quand nous sommes debout

Ce n’est pas assez de nous, il faudrait une foule à nos pieds

Qui répandent jusqu’à nous pantoufles et souliers

D’autres ont essayé

D’autres ont essayé de se mettre en ménage

Sans laisser s’emmêler leurs doigts de pied

Ils ont refusé les photos de pied

Croyant partout être à leur avantage 

Tirant sur la pointe des pieds

Jusqu’à dresser les cheveux sur leur tête:

Il suffisait, croyaient-ils,

Il suffisait de ne pas bouger, de ne pas sourire, de ne pas marcher

Il suffisait de ne rien porter

Pas même l’ombre d’un manteau

Pas même l’ombre d’un soulier

Alors ils se mirent sur le ventre

Se frottant l’un à l’autre, sans trouver de centre

Et c’est ainsi qu’Adam et Ève se décentrèrent

D’à peine quelques centimètres certes mais assez tout de même

Assez pour moudre dans les yeux de ce grain de peau

Qui rend les dieux jaloux

Et jaloux ils le furent, le premier d’entre eux plus que tous les autres

Et jamais plus ils ne purent

Remarcher comme il faut

Nombrils expulsés de leur chrysalide

Rien à la place, un grand vide, une descente de lit

Ils étaient comme niés de l’intérieur,

Ventriloques aux coudées trop franches, à la voix haut placée

Comme si une main, un tour intérieur

Avaient sculpté leurs statues de fiel

Sans retirer la peau ni les arêtes

Ni les paroles

Il faut dire

Il faut dire qu’il faut toujours garder la distance

Ne pas s’approcher de trop près

Là où les chutes sont fréquentes et douloureuses

Il ne faut pas se prendre pour l’autre

Ne pas s’épouser

Car les couples meurent à l’étouffée

Quand ils font corps d’un seul

Quand ils sont pris sur le fait

Il faut s’en tenir aux seuls pieds

Les pieds ne vous trahiront jamais

Et quand la nuit vous vous perdez de vue

Il vous reste cela, vous enlacer par les pieds

Prendre vos pieds dans vos mains

Les réchauffer ou les rafraîchir selon la saison

Mais toujours sous un drap de soie

Toujours sous un drap de soie

Là où le plus humble se prend pour un roi

Joan Miro, « Bleu II », 4 mars 1961.

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