Le poème

Mis à jour : 13 nov. 2018


Photo d’Erik Johansson

J’ai en connu des poètes en bâtiment

J’étais l’un d’eux, un peu perdu

J’avais vingt ans et ceux qui en avait plus

Me regardaient de loin, en plaidant

Des causes perdues - la poésie sauverait le monde, etc.


Je me suis mis à l’écriture automatique

J’ai pris des mots, je les ai découpés

Les ai mélangés puis assemblés au hasard

Cela faisait un poème, il suffisait d’un titre

Loufoque, bizarre –la pôésie, par définition, ne se comprend pas


Je ne savais quoi penser, alors je le disais

Et ces mots sur des cahiers d’écolier

Que je ne montrais à personne

Ne me faisaient pas grand bien


J’étais penaud, ridicule, je voyais sur des estrades

Des bateleurs rompre le pain de la discorde,

Me recevoir dans des entresols poussiéreux

Pour m’annoncer sans rire

Que j’appartenais au Nouveau Réalisme


L’objet « poème » soupire entre des mains expertes,

Intimidantes, qui disent « cela ne se dit pas ainsi, non »

Vous n’êtes que poète à la tire, il faut sous les vers

Mettre de la chair et bien plus que du sien,

Qu’il y ait urgence, nécessité

Sinon tout ne sera qu’artifice, esbroufe, snobisme


Car les poètes sont snobs, forcément


Il était entendu

Que l’amour n’était pas recommandé, c’est un mauvais sujet

Que le ridicule y était si répandu que mieux valait avaler sa salive

Que d’y mettre des mots tendres


Le monde n’attendait que moi et quelques autres

Pour enrager, dénoncer, vitupérer, condamner, acclamer

La Guépéou, la Stasi, la CGT, la CIA

Il fallait une idée et l’enfoncer à coups de marteau

Dans le corps sans vie du Capitalisme


Nous formions un groupe,

Qui vomissait la poésie et tous ceux qui y jetaient l’encre

Sous pavillons de complaisance

Nous avions pour l’amour du mépris


Certains parmi nous étaient agrégés de lettres ou d’autre chose,

Ils vivaient mal et ne sentaient pas bons

Ils revendiquaient les causes perdues d’avance

Celles qui ne vous engagent à rien


Pour la peine, ils se faisaient arides, abstraits, inaccessibles

Cependant j’en ai fréquenté d’autres, plus légers,

Qui se balançaient sur les quais

Avec de petites queues de cerises

En guise d’hémistiches


D’autres faisaient des gammes

Mettaient une syllabe devant l’autre

Sous leurs bics, les mots s’enfonçaient

Jusqu’à toucher d’autres mots

Qui s’enfonçaient à leur tour

Sous d’autres mots


Un jour, j’ai commencé à lire

À lire des poèmes

Tout bonnement,

De gauche à droite

En faisant bien attention

Je ne cherchais pas à comprendre, à nommer

J’avançais sur un chemin tout en zigzags


Quelqu’un était là, derrière les mots

Pas un poète, ce serait un bien grand mot

Juste quelqu’un dont le nom sur la page ne me disait rien

Il n’y avait rien à savoir, juste à lire, juste à écouter


« Mais personne ne lit des poèmes, mon enfant,

Personne »

Disent les parents

C’est tout juste bon pour les enfants

Quand ils apprennent à lire


Après, il faut passer aux choses sérieuses

Un poème, ce n’est pas sérieux

A quoi ça sert, un poème ?

On peut dire les choses en toute clarté,

Sans faire de mystère, sans aller à la ligne


C’est quoi cette coquetterie qui fait mettre les mots sens dessus dessous

Et croire que la grâce fera le reste et la page le tout

« N’écris pas de poème

Qui lit encore des poèmes ?

Le mot « poème » est risible » dit la petite voix dans la tête


Tu seras peut-être publié ou peut-être pas

Quelques uns diront : « c’était un poète »

D’autres rien : c’est comme si on leur annonçait

Une maladie, une malédiction, une lubie

Comme si on leur annonçait

Que vous n’aviez jamais grandi


Les poètes aujourd’hui ne se disent plus poètes

Ça ne se dit plus,

Ils sont comme des voyageurs à quai

Qui ne prennent pas le train

Qui refusent le train

Qui refusent la gare


L’objet « poème » entre leurs mains

Est comme une antiquité, comme du Grec ancien

Ou le latin de leur enfance,

Celui des messes basses et des confessions


Il faut tout au plus humer le monde, le flairer

C’est par l’odorat que je compte les pas

Que j’avance sur un chemin qui me détourne des chemins

Il faut que je sente, que je flaire, que je renifle, que je m’imprègne

Jusqu’à faire que le monde se mette lentement en marche

Et que l’objet « poème » fasse à lui seul un monde

Qui contienne le monde.


© Denis Petit-Benopoulos

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