Le pain et le passé

Je ne vais plus au cimetière

J’y allais les premiers temps, je me suis lassé.

Je passe encore devant le mur

Qui fait le tour des vivants et d’un âne solitaire dans son enclos

- Aurait-il jamais su qu’un âne lui tiendrait compagnie qu’il aurait ri et approuvé ?

Les enfants à l’arrière

Ont des devoirs à faire.

Tu n’es pas là, je le sais,

Il n’est pas là, tu le sais.

C’est ce que je me suis dit, la belle excuse.

Les autres y vont avec des fleurs

Fleurs en pots ou bien libres comme des cheveux.

Ils s’épient, jaugent les habitués,

Détaillent la mine déconfite du plus vieux,

Le coup de froid sur la face de la plus ennuyée.

Je les entends dans mon dos

Remonter l’allée, faire les cent pas,

Ruminer comme l’âne dans son enclos.

Les enfants au salon font leurs devoirs.

Je ferme les yeux devant la fenêtre ouverte,

Humant l’air frais, l’herbe découpée selon les pointillés,

Secondes, minutes jusqu’aux années.

Tu es là, devant moi, accoudé au rebord de la fenêtre

Qui regarde à l’intérieur

La course des électrons

La croix des divisions

La géographie des atomes

Et tout au fond, dans la poêle,

Deux yeux jaunes pêle-mêle

Qui attendent l’assiette et le café

Le pain et le passé.

Andrzej Wróblewski ''On i ona'' (1957)

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