Le jour de la mort de mon père


Coucher de soleil sur le Mont Blanc

Le jour de la mort de mon père

Il faisait beau

J’avais le matin emmené les enfants acheter des bonbons

Et des déguisements pour halloween

Puis l’après-midi une amie les a emmenés à la piscine

Se pouvait-il qu’il meure un jour comme les autres

Que sa mort et la vie se tiennent ainsi côte à côte


Le jour de la mort de mon père

Pour l’embrasser sa petite fille a baissé les barres de son lit

Elle lui a lu une blague au verso de l’emballage d’un carambar

L’aînée, assez grande pour lui faire la bise sans avoir à baisser les barres,

A haussé les épaules :

Non décidément ce n’était pas drôle

On se dira plus tard

Quand le brouillard sera levé

Qu’il est parti un jour d’automne

Faisait-il beau ou pas

Qui pourra le dire

On ne s’en souviendra plus

Et cela n’aura pas d’importance

Les détails seront effacés

La mémoire garde une image ou deux

Un bon mot une dernière volonté

Mais mon père ne savait pas qu’il allait mourir

En tout cas il n’a rien dit :

Avant de disparaître

Il n’en a rien laissé paraître


Le jour de la mort de mon père

Je devais passer au garage avant la fermeture

La coque du rétroviseur côté passager était à changer

Je devais envoyer mon cv vider la machine à laver


Le jour de la mort de mon père

Je lui ai pris la main

Je lui ai dit que ça passerait

Il respirait mal

Mais c’était déjà arrivé

Des hauts et des bas depuis juillet

Il y en avait eu tant et tant qu’on s’était habitué

On s’était habitué à le voir ainsi

Et là, dans un lit médical

A l’ombre de lui-même

Blotti au creux d’un matelas d’air

L’air hagard, le visage taillé à la serpe


Le jour de la mort de mon père

Nous étions tous là et les enfants aussi

Pour déjeuner avec leur grand-mère

Nous avons mis la table

Les enfants chahutaient

J’ai sermonné la grande, menacé la petite de la priver de tablette (les privations de dessert sont sans effet)

Elles sont allées l’embrasser dans la chambre

La petite a baissé la barre

Elle en avait l’habitude

Elle en a fait de même en partant

Mais cela je l’ai déjà dit

Elle était toute joyeuse à l’idée de passer l’après-midi à la piscine

Il lui a demandé quand leur père reviendrait

Dans la voiture, elle a dit :

Au fait, il m’a demandé quand est-ce que tu repasserais cet après-midi


Le jour de la mort de mon père

Je lui ai dit que ça passerait

Que s’il respirait mal

C’est qu’il avait la trachée encombrée

Ces maudites remontées de glaire

Que comme les autres fois

Tant d’autres fois

Ça passerait

Qu’il s’en remettrait


Le jour de la mort de mon père

J’ai tout de même poussé l’oxygène au maximum

Niveau quatre

Et je suis parti

L’infirmier m’avait assuré que tout était normal

Que ça lui passerait

Mais lui me regardait

Avec un drôle d’air

Avec insistance

Sans rien dire mais avec insistance

L’air de dire « reste ici, surtout ne bouge pas d’ici»

Hors de cette chambre, hors de cet appartement

Tout ce qu’il y avait à faire

Pour aller au bout de cette journée

Alors je lui ai dit : je sais que là maintenant c’est difficile

Et il a murmuré : c’est tout le temps difficile


Le jour de la mort de mon père

Je n’étais pas là

J’étais chez moi

J’étais chez moi cent mètres plus haut

Devant l’écran d’un ordinateur

J’ai reçu l’appel je suis accouru

Mais je suis arrivé trop tard

Ma mère était en larmes en cris

Elle l’avait supplié de ne pas partir

D’attendre un peu juste un peu

Puisque j’arrivais


Le jour de la mort de mon père

J’ai refermé derrière moi la porte de sa chambre

J’ai laissé ma mère dans le salon

Il fallait en avoir le cœur net

Il ne bougeait plus, la tête en arrière

J’ai posé ma main sur son cœur

Il ne battait plus

Longtemps, souvent, j’avais guetté ce tressautement sous le drap

Et là il ne battait plus

C’était pour de bon

Je l’ai appelé

Je lui ai fermé les yeux

Les larmes me brûlaient les yeux

Pourtant je ne pleurais pas


Le jour de la mort de mon père

Je me suis assis sur le bord du lit

Et je lui ai parlé

J’ai engagé la conversation

Comme s’il était encore là

Comme s’il pouvait me répondre

J’ai dit ce qui me venait comme ça me venait

Des bouts de phrases, des bribes

Je lui ai demandé de se rappeler avec moi

De ce jour où

De ce temps-là

J’ai tiré les rideaux

Ouvert en grand la porte-fenêtre

De son lit s’il avait pu se redresser

S’il avait encore respiré

Il aurait pu voir

Derrière le marronnier qui perdait ses dernières feuilles

Le mont blanc

Tout ensoleillé

Tellement haut dans le ciel

Que lui seul prenait encore le soleil


Le jour de la mort de mon père

Le docteur a sonné

Tout débraillé comme tout juste sorti du lit

Les cheveux blonds hérissés sur la tête

Pas l’air docteur du tout

Pas l’air du docteur qui vient dresser un constat

Biffer d’un trait

L’intime sous l’officiel

Mettre deux lettres « décès » à la place du mot

A la place du mot « mort »

- barrer la mention inutile:

vous connaissez tous les prénoms de votre papa ? -

Comme à l’école

Mon papa qui me tient par la main, qui me pousse au-delà des grilles, qui me fait entrer dans la cour des grands

Jacques ou Julien ?

Ou les deux ?

Et là, juste en dessous, inscrire la date qui manquait

D’un coup, d’un seul, tout est scellé

Il m’a demandé de lui raconter toute l’histoire depuis le début

Depuis quand ?

Depuis qu’il est malade

J’ai fait moins court que je pensais, la voix sèche

Puis il a demandé un stylo, a rempli le formulaire en double exemplaire

Et l’a signé

Et j’ai signé


Ensuite deux hommes sont venus

Pour la levée du corps

Deux autres formulaires

L’un d’eux comme quoi il ne portait pas sur lui de bijoux d’habits précieux

A rapporter à la famille après la mise en bière

Puis ils l’ont emmené

L’un dans la chambre s’était occupé de tout

Pendant que l’autre

Après les infirmières qui avaient préparé le corps

Après le docteur

Nous présentait ses condoléances

Le corps était prêt

La chambre était vide

Le jour tombait


Le soir du jour de la mort de mon père

Je me suis brisé le cœur sur la pensée

Qu’il allait passer sa première nuit tout seul

Dans je ne sais quel local sinistre

Dans la seule compagnie des morts

Des nouveaux morts comme lui

Mon père vivait, il était mort

Cela déjà au passé

Comme s’il y avait à cela un présent un futur

Il n’était plus qu’un corps

Et son corps un objet

Mon père vivait, il était seul

Et ce visage, cette physionomie, ces mains, cette voix

Une nature morte sur papier glacé

Je me consolais avec des superstitions

Comme quoi il ferait sa vie dans la mienne

Qu’il écrirait même les mots qui me viennent à présent

Et qui ne lui ressemblent pourtant pas

Mais il lui faudra bien céder sur cela

En rabattre pour faire avec moi

Comme faire avec les jours qui ont déjà passé

Depuis qu’il n’est plus là


Le jour de la mort de mon père

La nuit tombée

Je me suis souvenu

Je me suis souvenu qu’il disait avoir rêvé

Il était dans un avion

Endormi contre le hublot

Il faisait un voyage

Puis de but en blanc il hèle un taxi

Prend le volant pour conduire sur une route de montagne

Dangereuse, avec des lacets

Puis il est à pied, il court, les bras le long du corps comme il faisait

A présent il marche vite dans les rues désertes d’une ville inconnue

Il fait chaud

C’est l’été

Il n’aime pas avoir chaud

Puis c’est l’hiver

Il neige

Il chausse des skis, fait une chute

Et nous rions

Mon frère et moi nous éclatons de rire

Puis le voilà qui court à nouveau

Qui prend ses jambes à son cou

Qui nous échappe

Il y a beaucoup de vent

Il a soif

Il a faim

Il nage

Il nage loin très loin

Et la terre ferme lui manque


Denis Petit-Benopoulos, 2016

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