La vie en pyjama

Mis à jour : 10 juin 2019


Robert Combas, « La voiture de Maria »

Il a pris le volant en pyjama

Il a conduit en pyjama

Jusqu’à son lit

De l’autre côté du pays

Il faisait déjà jour

Quand il est arrivé

Il a retiré le pyjama

Il a enfilé un costume debout

Serré une cravate à son cou

Puis il est allé travailler

Il a pris le train cette fois

Traversé des banlieues

- c’était un pays de banlieues, les cités n’avaient pas de centres, rien que de la banlieue desservie par des trains de banlieue –

Arrivé à son bureau

Il n’a pas tenu dix minutes

N’ayant pas dormi de la nuit

Il s’est assoupi tout de suite

Le patron l’a renvoyé chez lui

Pas d’entretien de sortie

Plus de boulot

Ce n’était pas une vie

Ça l’ennuyait tout de même

Il a renfilé son pyjama

Il est sorti comme ça

En pyjama

Il y avait là de grandes manifestations

Des débordements des échauffourées

Il a brandi une pancarte

Déroulé une banderole

Dans un mégaphone il a raclé le fond de sa gorge

Et quand la nuit est venue

Il s’est endormi sous un abribus

A côté d’un type affublé d’un bonnet noir

Enfoncé jusqu’aux paupières

« Une cigarette ? »

Il avait le bout des doigts noirs

Lui manquait une dent du milieu

Des CRS sont arrivés avec des couvertures

Ils l’ont frappé aussi

Lui et l’autre

Mais juste un peu

Parce qu’il faisait froid

C’était comme rebattre des cartes

Pour tout recommencer

Le camion poubelle les a réveillés

C’était l’ouverture des magasins

Le manège des manutentionnaires

Qui fument devant les entrepôts la première cigarette

Sirotent un café noir dans un gobelet de plastique blanc

Ils ont fait les courses

Acheté du pain deux pommes deux bananes

Il a appelé sa femme

Elle vociférait dans le combiné

Ne voulait plus le voir

Plus entendre parler de lui

« Tu as pensé aux enfants ? »

Qu’elle disait

Alors il n’est pas rentré

Ils ont bu du vin dans des bouteilles en plastique

Mendié quelques pièces

Ça suffisait pour remplir la bouteille

Ni vu ni connu

C’est sa fille qui est venue le chercher

L’aînée qui travaillait à la poste

Elle et son fils de cinq ans habitaient un appartement de banlieue

Dans un immeuble au-dessus d’un centre commercial

La chienne était dans l’entrée

Et le chat à l’étage

Maxime – c’était le nom de l’enfant - était à l’école

Il a ouvert la télévision

Il a descendu les poubelles

Il a enfilé son pyjama

- sur e-bay il a vendu son costume ses cravates

Et même le badge du syndicat -

L’ambulance était là dans l’entrée

Elle attendait comme un maître attend son chien

Depuis des heures déjà

Les deux ambulanciers ne trouvaient pas le bon appartement

Ils sonnaient partout au hasard

Personne ne voulait descendre

Personne ne pouvait les renseigner

Mais à la fin

Il est descendu

Il s’est allongé à l’arrière

Il a fermé les yeux

Derrière des paupières toutes neuves

Livrées avec la nuit

Ils sont arrivés trop tard

L’hôpital avait déménagé

Il ne restait plus qu’un amas de pierres fumantes

Un trou dans la terre

Et des hommes et des femmes grenouilles

Qui, leurs palmes sous le bras,

Mendiaient sur la voie publique

Alors il a fallu tout reprendre à zéro

Mettre l’alarme à cinq heures et demi

Reprendre le volant

Retraverser tout le pays

Racheter le badge

Remettre le cv à jour

Repasser un entretien d’embauche

Louer un studio un meublé

Vivre seul

Remplir les canettes

Les vider

Devenir quelqu’un

Quelqu’un de raisonnable

Qui touche des indemnités

Qui regarde la télé

Qui fait les fins de marché

Et les fonds de verre

Qui ne met son pyjama

Que pour aller dormir

Sur un canapé flottant

Trouvé en se baladant

Derrière la déchetterie


© Denis Petit-Benopoulos

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