La maison qui tourne


Photo de Jerry Uelsmann, 1982

Elle fait tourner la maison

elle fait tourner la maison sur ses épaules

une vraie toupie à l’intérieur une poupée russe

et les cieux suivent ou ne suivent pas

les cieux suivent ou ne suivent pas


elle fait tourner la maison et les enfants avec

qui rient bien fort dans les escaliers à hélices

qui tordent les marches jusqu’à la glisse

les iris hérissés comme des poils de brosse à dents


elle fait tourner la maison avec tous les gens de passage

les visiteurs du soir, les amies disparues

ceux qui vous consolent de leur propre cupidité

ceux qui vous donnent la moitié de votre âge, vous prêtent le double


elle fait tourner la maison sur sa tête

de tout là-haut les cheveux poussent prennent le vent

Avec des bouts de nuage qui s’avachissent entre les silos

tous avec elle jouent à cache-cache, font du porte à porte

balais-brosses, perceuses démembrées, avis d’expulsion

lampadaires désampoulés, hublots en trompe l’œil


avec cela tous les gros mots que les enfants soufflent

dans le mou de leurs langues folles, par-dessus nos têtes épinglées

ils font du tapage, les enfants, ils ne sont plus là

ce ne sont plus des enfants, les enfants ont un métier

les enfants ont des familles dans d’autres maisons

les enfants ont des maisons dans d’autres villes


seul l’aîné vit tout près, les autres ont franchi les frontières, ne laissant qu’une ombre de ce côté-ci et quelques photos


elle fait tourner la maison sur l’axe de la cheminée, dans les cages d’escalier, elle fait tourner les machines


la concierge s’est plainte, le monsieur du deuxième aussi : elle fait du bruit à bouger les chaises ainsi comme si elle recevait du monde, à faire son linge quand la maisonnée sommeille


elle fait tourner la maison avec les fleurs et les cuillers dans les tasses à fleurs, dans les vases taillées dans les obus de la première guerre et les cendriers profonds comme des puits


elle dort dans les canapés, une rescapée, les lits sont pour les chats, les lits sont pour les courbaturés, les fiévreux, les rois de passage, elle aimerait dormir debout


la maison est si grande, il faut dire que la maison est si grande qu’on y tiendrait à mille, qu’on pourrait la découper en lots, c’est ce qu’elle s’imagine, faire des locations l’été à la saison des gens qui veulent prendre le soleil dans la poitrine et repartir avec, seins de lumières pour les plus chanceux


la maison est si grande qu’on s’y perd et les jours de fête quand tout le monde est là, elle pose les photos en vrac sur le bord des vasques où sa grand-mère autrefois se lavait les mains


il n’y a plus de bidet dans la salle de bain, le neveu qui vécut ici tout un été, un stage disait-il, l’a fait retirer pendant qu’elle musardait dans les marchés en ville, pendant qu’elle buvait


ou est-ce l’année où sur la glace elle descendit en Laponie parmi les ours gris les phoques à moustache et les demoiselles aigries d’outre-arctique


le premier des petits enfants fut une fille, avec des cheveux pour le vent et des yeux pour la mer, tout lui semblait fait exprès, elle disait « fait exprès » et s’en allait pleurer dans les chaussettes, plus grande de trois marches, elle se mit à croire que les doigts étaient des pétales et que le monde, et que le monde était à sa portée, les garçons lui firent des fleurs, un deux enfants puis un troisième mort en couche


qu’on lui présenta, sans prévenir, pour lui donner un prénom, une sépulture


le temps a changé, vois-tu le temps a changé, les gens aussi, méconnaissables les gens, les voisins aussi, les plus proches s’éloignent, les frontières sont des océans, elle se penche, elle se recroqueville mais elle pourrait encore, pense-t-elle dans les moments pour rire ou pleurer, elle pourrait encore avec des robes à fleurs comme les femmes n‘en portent plus, avec du fond de teint de geisha, avec de la mousseline sur les yeux, avec de la laque sur les lèvres, elle pourrait encore faire la moitié de son âge


il faut dire


il faut dire que la maison tourne sur elle-même


une vraie toupie dans une maison de poupée, les yeux tout de bleu à force de se mettre le ciel à dos, et les toits qu’il faut remiser aux arborescences de la nuit, entre les roues du tracteur


il y a des trous, partout il y a des trous, des béances par où passe l’autobus, le trente quatre, la nouvelle ligne, par où passent des tessons d’étoiles, la ville est là, toute proche, suante d’électricité, la ville et ses hypermarchés


le monsieur du deuxième passe de temps en temps, le monsieur du deuxième vit avec son chien, le monsieur du deuxième avaient des parents nés au togo, raconte-t-il, des parents morts au togo, lui est revenu quand le club de pétanques a fermé quand le restaurant où il servait des steaks bien saignants avec des frites et des glaces à la pistache, quand le restaurant a fermé


il parle sans respirer avec de petites pierres qui lui servent de dents, des lèvres décolorées


elle sort un compas, elle trouve un filon pour acheminer les étoiles en douce, elle a le mal de lune, elle bouche l’horizon avec du plâtre d’alcôve, elle tangue, elle tangue


je ne vais pas vous raconter ma vie, je ne vais pas vous raconter ma vie, dit-elle, un homme de l’art passera, la maison sera déclarée insalubre


irrémédiable, ce sera écrit sur l’avis, vous serez entendue, vous serez relogée, madame

je ne vais pas vous raconter ce qui arrive après, je ne vais pas vous raconter ce qui arrive après

la maison tourne toute seule sur elle-même, des vases brisés, des toiles arrachées et pour s’asseoir des malles estampillées, celle-ci qu’il emporta partout avec lui, qu’on lui ramena sans lui


les voyageurs ont des chapeaux sur les genoux, les enfants jouent dans le sable, l’homme de l’art furète jusque dans les toilettes puis retourne à la gare


la maison tourne sur elle-même, sur des rails de granit, sur les têtes couronnées des à-pics

une vraie toupie, un cyclone de briques et de tuiles arrachées


et la mer fait face, en espadrilles blanches, avec des hameçons qui lui lacèrent les jambes, un mince filet rouge qui fera l’affaire


pour le dernier couchant, la dernière salve, le dernier tourment


ne mourrez pas si tôt, madame, il n’est pas temps


les algues vous feront des bracelets aux chevilles comme aux poignets, dormez un peu, que la vie se tasse, qu’elle se fasse petite, toute petite


dans le fond de l’eau, des bulles de savon, des éponges : ayez le geste large, le sourire suffisant

laissez la nuit, soyez prête pour le jour


le jour où les enfants de vos enfants viendront vivre à leur tour dans la grande maison au-dessus de la mer


la grande maison où le soir s’allument les fenêtres pour éloigner des récifs les bateaux à bout de mâts, sur un souffle tendu entre deux continents


sur l’un d’eux, madame, s’embarqua jadis votre amour, tout neuf, tout beau, et qui ne revint pas,


et c’est lui qu’il faut blâmer, je vous le dis

c’est lui qu’il faut blâmer


l’homme de l’art lui fait signer des papiers et s’en va par la fenêtre, s’en va pour de bon, il reviendront demain, ils seront nombreux cette fois


on mettra les murs dans des valises et les fenêtres face contre terre, on mettra la clé sous la porte, les portes dans des malles, on mettra les mains dans les mains et les mains dans le goudron


en prenant bien garde aux crabes, aux oursins, aux pince-oreille, aux scorpions, on mettra les tuiles sous serre en rangs d’oignons, on mettra les parquets sous verre


on mettra la maison sous la mer


et on ira sous l’eau attendre la mer en scaphandre de lumière


© Denis Petit-Benopoulos


© 2023 by Name of Site. Proudly created with Wix.com

  • Facebook Social Icon
  • Twitter Social Icon
  • Google+ Social Icon