L’homme qui ne savait pas sourire

Mis à jour : 14 déc. 2018


Charles Allan Gilbert, « All is vanity », 1892

L’homme qui ne savait pas sourire avait chez lui un grand miroir de forme rectangulaire qui lui permettait chaque matin, dans sa chambre à coucher, de se voir de la tête aux pieds. Le miroir était accroché au dos de la porte de la penderie, plongé donc tout le jour dans l’obscurité. Au commencement, il n’aspirait à rien d’autre que refléter ce qu’il voyait de la manière la plus fidèle possible. À sa façon, il était un domestique comme un autre. Mais peu à peu, il se prit à rêver d’une autre vie ou plus exactement d’un autre rapport à la vie des autres et en premier lieu, à celle de son maître. Il se voyait en confident, confesseur, conseiller mais en toute discrétion. Il ne fallait surtout pas se faire remarquer. Il ne fallait même pas que l’on soupçonne son rôle dans toute cette histoire. C’est justement cette histoire que nous allons vous raconter.


L’homme qui ne savait pas sourire estimait que sourire était une coquetterie dont il pouvait se dispenser et que s’il ne souriait pas, c’était non point qu’il en fût incapable mais qu’il en avait décidé ainsi, les affaires du monde et de son existence étant trop sérieuses pour être confiées à un sourire.


Dans les salons qu’il fréquentait, il était de bon ton que les femmes sourient aux hommes qu’elles désiraient flatter, séduire, rassurer ou bien même éconduire. Ces femmes avaient un sens inné du devoir et des convenances. Depuis leur entrée dans le monde, elles avaient appris deux règles de conduite : à faire la conversation et à l’agrémenter de sourires d’apparat, puisés dans un nuancier qu’elles enrichissaient continuellement de nouvelles gradations. Le sourire et la conversation étaient les seules armes qu’il leur soit accordé.


Tout autant que converser, sourire exigeait une maîtrise de soi qui avait moins à faire avec l’esprit que la physionomie. Par photosynthèse, l’élasticité des traits, les modulations du regard, l’étirement des lèvres, la dilatation des narines, le dévoilement des lèvres, voire des gencives, libéraient dans l’air un flux d’énergie qui se communiquait aux êtres environnants, produisant des effets plus ou moins prévisibles que des paroles pouvaient soit appuyer, soit diluer, soit contredire.


Il en allait différemment des hommes qui avaient, le plus souvent, le sourire contrarié, contracté, contraint. C’était entendu, les hommes ne souriaient pas, ce n’était pas dans leur nature, mais par mimétisme, par la fréquentation assidue des salons et donc de leurs hôtesses, la gente masculine se voyait contrainte de rendreles sourires qui leur étaient adressés, en général ou bien en particulier. Il leur fallait même, à l’occasion, pour faire bonne figure, afficher un sourire de composition ou de convenance, ni trop appuyé (au risque de la grimace), ni pas assez (au risque d’exprimer la lassitude, l’hébétude, le dédain, le dégoût qui forcément attirent l’attention). Cela demandait de l’exercice, de la pratique, de la souplesse mais rares étaient les hommes de ce monde qui eussent poussé le vice assez loin pour rivaliser avec le sourire féminin, pour tenter d’obtenir la même qualité symbiotique que ce sourire-là.


Cela dit, hors de toute présence féminine, dans l’entre-soide leur misogynie parfaitement assumée (et auquel, du reste, le beau sexe, mis dans la confidence, n’aurait rien trouvé à redire), les hommes se surprenaient parfois à médire de leurs compagnes de jeu en échangeant des clins d’œil ou des grimaces pouvant à l’occasion passer pour des sourires.

Hors ces laps de relâchement, sourire était regardé de haut, voire avec dégoût. Car les sourieurs étaient nécessairement fourbes, cachotiers, imposteurs. Un homme sensé, intègre, responsable, éduqué, poli, sérieux, auquel on pouvait se fier, un homme honnête en somme, ne souriait pas, c’était entendu.


Là-dessus, le miroir n’avait pas d’opinion arrêtée. Cela ne le regardait pas. Au demeurant, jamais l’homme qui se présentait devant lui chaque matin n’aurait eu l’idée saugrenue de s’en ouvrir à qui que ce soit. Encore moins à un miroir. Le plus souvent, il arborait la mine des jours ordinaires. En silence, il faisait, défaisait des nœuds de cravate, boutonnait, déboutonnait des gilets et ne se permettait d’autre fantaisie que de ramener derrière l’oreille une mèche rebelle ou de lisser les pointes de sa moustache. Il y avait toutefois dans ses gestes, dans ses yeux, une nuance de suavité. Il était jeune, il plaisait et comme un juste retour sur lui-même, il se plaisait. Plaisir encore innocent qu’il fallait réprimer. Dans la langue de la société qu’il fréquentait, on préférait dire qu’il était prometteur et lui ne s’y trompait pas qui commençait tout juste à savourer les bénéfices d’une avancée, pas encore une situation, dans le monde.


Ces années-là, le miroir était sujet à l’insomnie la nuit, l’ennui le jour. Il ne supportait plus l’air confiné de la penderie. Certes, il n’avait du grand air qu’une idée très vague, très abstraite. La bonne qui craignait les courants d’air plus que la saleté, négligeait d’aérer la chambre mais une fenêtre ouverte suffisait à faire naître l’espoir d’une vie au grand air. C’est au milieu de ces pensées, qu’un après-midi, le calme de la chambre fut soudain rompu par l'irruption d’être miniatures mais d’une redoutable vivacité. En ces moments-là, plus qu’en tout autre, il lui fallait être vigilant, ne pas se découvrir : la moindre incartade et, tel un vulgaire domestique, il serait renvoyé sur le champ. Les miroirs doivent savoir rester à leur place.


C’était un jour d’automne. Les grands hêtres, qui bordaient la rue sur laquelle donnaient les fenêtres de la chambre, éclairaient les murs d’une lumière d’un rouge cramoisi. On aurait dit un incendie. Un enfant pénétra dans la chambre pour s’engouffrer aussitôt dans la penderie dont il referma soigneusement la porte derrière lui. Le miroir en eut le souffle coupé. Seuls monsieur et madame avaient ici leurs entrées mais madame avait son propre miroir, une psyché placée dans le coin opposé de la pièce, ainsi qu’un miroir ovale surmontant la coiffeuse entre la fenêtre et la table de chevet, et qui lui aussi pivotait – mais miroir de tête, de buste à la rigueur, pas de pied. Quelques instants plus tard mais à peine, une fillette en robe bleue et collants gris entra dans la chambre à son tour. Elle y déversa aussitôt des cris de sioux puis sans cesser de crier, regarda sous le lit et derrière le valet, en bout de lit, que cette intrusion terrifiait. L’enfant dans la penderie gloussa ; la fillette l’entendit, s’approcha à pas de loup puis tira la porte de la penderie vers elle avec une telle violence que celle-ci alla heurter violemment le mur.


Atterré, le miroir eut sans doute tancé les deux intrus s’il n’avait eu la présence d’esprit de ne point ajouter au chaos de la scène la stupéfaction que son intervention n’aurait pas manqué de provoquer. Accroupi dans la penderie, le garçonnet semblait espérer encore ne pas avoir été vu. Au-dessus de lui, la fillette, qui l’avait vu, n’en était pas encore sûre, semblait hésiter à le reconnaître, prise d’un scrupule ou d’un caprice. Ce moment dura. Assez pour ouvrir une brèche. Sur les deux mines interdites, le miroir crut voir le Temps en personne, déroulant son épiderme tel un reptile, un serpent. L’espace se dilatait entre les deux silhouettes, elle et lui, frère et sœur, projetés dans un avenir aussi lointain qu’incertain. Le miroir était témoin. Il s’écarquilla pour laisser passer les secondes, les minutes, les années. Le Temps écartant la faille, pour y introduire, tel un chirurgien, un scalpel effilé et dans la chair du présent dégager les allées venues entre hier et demain.


Quand, une seconde plus tard, les rires éclatèrent, ce fut pour le miroir une révélation. Devant cette joie sans retenue, ces rires que l’écho multipliait, devant ce chahut, il comprit que son rôle à lui, dans les affaires humaines, n’était pas tant de montrer que de pointer ce que le langage liant ces êtres, ces humains, ces animaux bavards, avait de factice. Deux enfants qui, depuis leur apparition, n’avaient pas prononcé une seule parole, le lui avaient suggéré sans qu’il puisse se l’expliquer. Jamais deux hommes, pensa-t-il en son for intérieur, ne se sont, malgré la grimace à le faire, entretenus, plusieurs mots durant, du même objet. Ils se méprennent à peine ont-il ouvert la bouche et ne le savent pas, ne veulent pas le savoir. Lui seul, miroir, pouvait remédier à cela d’une manière détournée, la sienne propre. Il était à la lumière ce que l’écho est au son. Il renvoyait ce qui revenait ensuite sous une forme nécessairement trompeuse. Lui seul, miroir, ne s’y trompait pas: les choses étaient telles qu’elles étaient et qu’il les voyait et ceux qui se présentaient devant lui, ne faisaient que revoir ce qu’il avait vu avant eux. La vérité ne pouvait être restituée. Une fois passé, le temps était perdu et ce que l’on percevait après coup était une déformation qui ferait elle-même l’objet d’interprétations diverses de sorte que l’objet, même revêtu du même mot, même affublé de la même définition, serait autre.


Heureusement les enfants étaient déjà loin. Il lui fallait parler pour réfléchir et il parla. Personne, excepté le valet d’acajou et les deux miroirs de madame, encore mal remis de leurs émotions, ne put entendre ce qu’il avait à dire et qu’il avait si longtemps dissimulé sous l’habit froid des convenances et du conformisme. Le jour tombait avec les dernières feuilles et dans l’obscurité, ses paroles retentirent. Si quelqu’un était entré dans la pièce à cet instant, madame ou monsieur, la bonne ou les enfants, il n’aurait pourtant rien entendu. Ou seulement le bruit sec d’une arme que l’on recharge, le cliquetis d’une machine à écrire, si une telle machine avait alors existé. Quand le silence revint, quand la chambre retrouva son aspect ordinaire, les deux autres miroirs, interloqués, firent le signe de croix puis fermèrent les yeux.


L’homme qui ne savait pas sourire avait deux enfants. Il aimait à se dire qu’il avait toujours eu de la chance et que l’amour n’excluait pas la raison contrairement à ce qu’on lui avait prédit dès son plus jeune âge : ne prête jamais sur un sourire, jamais ne t’engage sur un sourire, ne t’emballe pas, reste sur tes gardes, ne promet rien, un sourire ne vaut rien; ce sont les faibles d’esprit et de cœur qui s’égarent à tout miser sur un sourire. Il avait fait un mariage heureux. Ses enfants étaient en bonne santé, ils fréquentaient des écoles recherchées, avaient des amis choisis. Leur appartement était du premier chic, ils avaient des domestiques et recevaient la bonne société, une fois par semaine, tous les mardis.


Le miroir qui maintenant devinait tout, perçait tous les secrets, avait bien de la peine, devant cette mine satisfaite, à se contenir, à réprimer l’envie de lui exprimer ses façons de penser qui ne lui venaient à vrai dire qu’avec les mots. Le son engendrait le sens et le sens d’autres sons. Il était grisé par les découvertes qu’il faisait mais gagné par l’amertume car l’homme devant lui ne lui plaisait pas, n’était pas à la hauteur de sa conscience toute neuve. Jamais auparavant il ne se serait permis de juger son maître mais depuis que la parole lui était venue, il ne s’en privait plus et, du reste, n’aurait pu s’en empêcher. Quel changement espérait-il ? Il n’aurait su le dire.


L’ironie voulut que peu de temps après l’épisode des enfants, l’homme changea et se mit à parler seul, du moins le croyait-il, dans la chambre que l’hiver avait assombrie. L’homme faisait maintenant les cent pas du valet à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, sans prendre la peine de refermer la penderie comme s’il avait eu le secret désir de se confier à un ami qu’il entrevoyait sous le masque, méconnaissable mais familier. Le miroir qui ne comprenait pas tout, en fut ému aux larmes et des ridules d’émotion se formèrent à sa surface. L’homme, trop occupé de lui-même, n’y prêta d’abord pas attention mais un jour, il s’en aperçut et le miroir se promit d’être à l’avenir plus regardant.


L’homme qui ne savait pas sourire n’était à présent plus le même homme. Il lui arrivait d’ouvrir distraitement la porte de la penderie alors qu’il n’était pas encore prêt, qu’il était encore à moitié nu, décoiffé, l’œil vitreux, les sourcils en bataille. Plus étrange encore, il lui arrivait d’approcher son visage si près qu’une fine buée moussait à la surface du miroir, un tain de gouttelettes, un fond de respiration irrégulière. On aurait dit un vulgaire miroir de salle de bain, de ceux qui sont réduits aux sécrétions, aux rognures, aux moisissures. Le miroir en eut un haut au cœur : il désapprouvait autant qu’il ne comprenait pas ses changements. Mais le pire n’était pas encore advenu. L’homme perdit toute mesure, toute dignité. Devant le miroir, il se mit à geindre, à gémir, à déverser des flots de paroles inarticulées, à grimacer, tirant sur ses traits, de la commissure des lèvres aux lignes du front, comme s’il espérait changer totalement d’aspect, devenir méconnaissable, disparaître dans son reflet.


Le miroir avait maintenant devant lui un homme défait qui se cherchait, qui se tâtait, qui se dévisageait. Il était bien tenté de lui exprimer ses façons de pensée mais lui-même, dans cette situation nouvelle, n’était pas tout à fait à son aise. Il s’en voulait pour quelque chose qu’il ne pouvait nommer. Était-il responsable de ce changement ? Quelle en était la cause ? Maintenant que les mots lui venaient, ils ne lui manquaient pas moins qu’autrefois quand il n’y pensait pas. Qu’avait-il donc fait pour que cet homme qu’il servait, qu’il avait toujours servi avec loyauté, se dérobe ainsi à tous ses devoirs, devienne sous ses yeux un pantin désarticulé et grimaçant, une loque humaine ? Savait-il se tenir une fois sorti de la chambre, dégagé de son reflet, livré à lui-même sous les yeux-miroir de ses congénères ? Et maintenant que l’homme semblait s’adresser à lui, miroir de haute lignée, comme à un semblable, à un ami, bien que comprenant les paroles prononcées, il n’en saisissait plus le sens, il s’y perdait. L’ivresse de la déchéance le gagnait-elle à son tour ? S’était-il trompé ?


L’homme parlait dans le noir désormais. Il évitait de se voir, il s’évitait mais le miroir était là, à ses côtés, muet mais compatissant, prêt à mentir s’il le fallait. L’homme parlait, parlait de manière décousue, d’une voix mauvaise, éraillée par l’alcool. Il arrivait que dans un geste de dépit, de colère, de désespoir, il se contorsionne pour apercevoir dans son dos l’ombre qui le menaçait, l’ombre qui causait sa perte.


Il l’avait rencontrée lors d’un bal et dès le premier abord, elle lui fit perdre tous ses moyens. Elle était de ces femmes qui ne se remarquent pas tout de suite, qu’il faut atteindre par-dessus les autres, convives, invités, importuns. Dans les cercles, elle n’était jamais tout à fait au centre, en retrait d’un pas, d’un geste, d’une répartie mais toujours attentive, curieuse, montrant de l’empathie quand il le fallait mais sans ce grain de mièvrerie ou de calcul qui chez d’autres dénature ce sentiment. Sa beauté ne frappait pas tout de suite. Elle n’allait pas jusqu’à l’éloigner du commun. Elle était belle par la mobilité de ses traits, par le louvoiement des yeux, par d’infinies modulations de tout son être. Elle l’était dans le mouvement même, par des accords toujours surprenants, par des détours, là même où le charme agit, où l’apparence s’efface. Et de fait, il y avait en elle quelque chose d’indéfinissable, de doux et de tranquille, de caressant, une sûreté dans la voix mais surtout un timbre, un vibrato si particulier qu’on se surprenait à l’entendre par-dessus d’autres voix. Elle parlait peu et bas mais n’était jamais sèche. Elle savait écouter mais n’était jamais indiscrète. Elle n’attirait pas les questions, n’y répondait qu’à demi ; les soucis lui semblaient étrangers, ceux des autres lui tenaient à cœur.

Un esprit retors y aurait trouvé à redire : tant de grâce ne pouvait aller sans dissimulation. Mais ici, deviner n’est pas voir et ce qu’il voyait l’attachait chaque jour davantage. Elle attirait les confidences et beaucoup se surprenaient à trop en dire, mais sans s’en étonner jusqu’à la crainte. Dans les salons, elle ne s’attardait avec personne mais à chacun donnait le sentiment d’avoir été distingué. Elle avait assez de finesse et d’enjouement pour animer ou relancer une conversation ou pour s’en dissocier ou y mettre fin avec tact.


C’était une femme mariée, mère de deux enfants. Son mari était un homme qui fréquentait les ministères et s’absentait souvent. Il l’autorisait à recevoir en son absence mais jamais hors de la présence de sa mère qui appréciait peu sa bru et le montrait et qui ne goûtait pas aux plaisirs de la compagnie. Lors de ces soirées, l’ennui poussait la vieille femme à s’isoler avec deux ou trois complices pour jouer aux cartes. Cela ne se faisait pas dans son milieu, lui objectait son fils, mais à son âge, lui rétorquait-elle, toutes les excentricités sont permises. Ce qui ne l’empêchait pas de garder toujours à portée de main, dans un ridicule, un petit miroir ovale de compagnie où elle passait la tête pour s’assurer qu’un peu de rouge ne dépassait pas, que la jeunesse ne la quittait pas tout à fait.


L’homme qui ne savait pas sourire ne manquait aucune de ces soirées. Sa femme s’en lassa vite, elle ne s’y amusait pas. Il continua à s’y rendre seul. Mais dès le premier soir, curieusement l’absence de sa femme lui pesa. L’ironie de ce sentiment ne fit qu’aggraver son malaise. Il se comporta comme un coupable ou, du moins, le crut. Il lui semblait qu’à tous, cela crevait les yeux qu’il n’était là que pour elle. Il lui semblait qu’on le regardait différemment, que chaque parole prononcée cachait une arrière-pensée. À la longue cependant, il se tranquillisa, non qu’il se sentit moins coupable mais parce qu’il ne sentait plus rien hors de ce qu’il ressentait.


On aime jamais que ce l’on ne connaît pas. Le plaisir, quand l’âme s’en mêle, indépendamment ou non des sens, naît de l’anticipation des plaisirs. C’est que ces plaisirs nous semblent nouveaux quand ils ne sont encore qu’à l’état de promesse ou de possibilité, et les variations sur un même sentiment ont ceci d’affolant qu’elles rendent ce sentiment à chaque fois nouveau, qu’elles en multiplient les effets, qu’elles en renouvellent à satiété les causes et les perceptions. Avait-il jamais aimé sa femme ? Se demandait-il à présent et de quelle sorte d’amour ? Sa confusion était grande. Il fallait donc que le nouveau non seulement efface l’ancien mais le rabaisse, l’humilie, et qu’il ne s’en offusque même pas, qu’il n’y pense même pas. Dans son état, il n’y avait ni passé ni futur; seul comptait l’instant présent, répété sur une infinité de motifs. Il se comportait à la manière de ces très jeunes enfants qui répètent infiniment, machinalement, les mêmes gestes pour s’assurer que le monde est bien tel qu’il est. La cause de la chute, son déclenchement, le bruit de la chute, la chute elle-même, et tant d’autres gradations qu’il finirait, avec le temps, par ne plus même percevoir. La gravitation amoureuse opérait comme un charme. Il tombait, tombait, ne cessait de tomber, se relevait pour tomber, chutait, rechutait, rechutait, ne se relevait même plus. Une partie de lui était accablé de honte ; une autre buvait la honte avec délectation, en redemandait.


Dans le regard d’autrui, c’est-à-dire tout les autres, il décelait à présent un flottement, une interrogation sourde et pernicieuse. Il était ivre, joueur, importun, ne sachant plus comment justifier sa présence entre ces murs, se croyant découvert, s’en moquant, en riant sous cape puis à découvert. Il la courtisait au risque de se compromettre et se compromettait. Elle le remarquait, il y voyait une invite ; elle l’ignorait, il y voyait un aveu. Elle le battait en froid, il se renfrognait, se fâchait presque; elle le renvoyait, il s’apitoyait sur lui-même. Cela durait, il désespérait. Puis venait un mot, une parole, un geste, et ce qui, des mois plus tôt, lui aurait semblé bien peu, maintenant l’embrasait. Le toisait-elle à nouveau (son mari était un homme important, ne pouvait-il s’empêcher de penser) qu’il y voyait de la noirceur d’âme ; il la blâmait, il la haïssait. Il décidait de l’ignorer, de l’oublier ; désormais, il n’irait plus à ces soirées où des hommes fades parlent à des femmes laides, où les gens se pourlèchent d’importance et d’intrigues, se gargarisent des mêmes sottises entendues mille fois, se donnent à voir dans l’appareil de la vanité la plus crue, de la médiocrité de la plus crasse, de la bêtise la plus…la plus bête. Oui, il ne se présenterait plus dans cette maison ; cette femme était le diable, il fallait trancher, faire le vide, ne plus la voir pour être enfin de nouveau capable de regarder ses enfants dans les yeux, sans trembler, sans céder aux larmes. Il cesserait cet affreux manège, ces mensonges qui le déshonoraient, ces excuses qui l’humiliaient. Mais comme le cheval ramène l’ivrogne chez lui, invariablement il finissait par retourner chez elle et là, de nouveau, tout son être se consumait dans des pensées risibles.


Au milieu de tableaux de famille, un grand miroir encadré d’or ornait les murs du salon. On aurait dit un tableau parmi d’autres tableaux tant le spectacle variait peu d’une soirée à l’autre et pouvait laisser croire qu’il y avait été peint: de petits attroupements d’hommes en frac, de femmes nu-tête en manteaux du soir; les serviteurs en livrées noires et dorées, se faufilant prestement entre les groupes, plateaux d’argent sur le plat de la main, d’autres postés aux entrées (il y en avait deux) ; les enfants parfois autorisés à passer en coup de vent parmi les convives pour souhaiter la bonne nuit. Penché, le miroir embrassait toute la pièce jusqu’aux portes par où entraient les convives.


Venu tout près, lui qui ne souriait pas, il s’y voyait sourire. Il pensa que le miroir mentait. Derrière lui, dans le fond de la pièce, il la vit qui parlait à un domestique. Puis elle se retira. Il pensa encore que le miroir mentait, que s’il se retournait, là tout de suite, elle serait là, qu’elle n’aurait pas quitté la pièce, qu’elle se serait même approchée de lui, aurait posé sa main sur son bras. Il se retournait, elle était là, qui le dévisageait sans rien dire, sans sourire, sans aucune gêne. Elle était là, et derrière eux, les autres s’en allaient les uns après les autres, par les portes grandes ouvertes, comme aspirés par le miroir du salon. Il ressentit comme un picotement aux tempes et ferma les yeux, respira profondément puis à son tour sortit de la pièce. Aucun calcul, il n’en était plus capable. Aucune malice, il était un enfant, amant sublime et grégaire, abêti par l’amour d’une intrigante, réduit à la mendicité. Sa femme qui le croyait malade, faisait accourir en leurs appartements tous les médecins de la ville, qui, ne trouvant rien, prescrivaient contre ce mal imaginaire des remèdes imaginaires.


Il fallut du temps, beaucoup de temps pour guérir. Le miroir suivit toutes les étapes de la guérison. La blessure d’amour-propre, la dernière à s’en aller, laissa des traces plus profondes. L’homme qui ne savait pas sourire portait maintenant un masque qui pouvait à l’occasion sourire, en mimer la grimace, tirant sur la commissure des lèvres, rehaussant les pommettes avec dans les yeux juste ce qu’il fallait de lumière pour feindre l’enjouement, la bonhomie. Comme autrefois, il faisait, défaisait des nœuds de cravate, boutonnait, déboutonnait un gilet, ajustait une mèche rebelle, lissait les sourcils bien à plat jusqu’au bord des tempes. Le masque s’enfonçait dans la chair, descendait en son âme. Il ne se confiait plus. Les amis ne vous trahissent-ils pas quand vous leur confiez vos secrets ? Ne médisent-ils pas de vous dans votre dos ? Ne sont-ils pas là pour vous rappeler le fantôme que vous étiez et qui errait dans ces bois, qui tanguait entre ses robes, qui faisait tout haut le rêve d’un grand amour impossible ? Cette défiance peinait le miroir qui voyait bien que ses sortilèges ne prenaient plus, qu’il était relégué à ses états antérieurs, remis à sa place dans la pénombre d’un placard.


Seuls les enfants qui n’avaient rien vu restèrent des enfants. Le jeu parfois les entraînait en courses folles à travers les vestibules, les longs couloirs, les salons, la chambre et d’autres pièces encore que le miroir ne pouvait que deviner au regard qu’ils avaient quand ils entraient ici et s’y répandaient en rires, clameurs et cris. Les récriminations de leur mère et de la bonne n’y faisaient rien, ils avaient pris goût aux placards et penderies. Au garçon, un oncle avait offert une chouette en étain, lui expliquant que cet animal était associé à la déesse Athéna, qu’il symbolisait l’Athènes antique, figurait sur les pièces de monnaie et qu’avec ses yeux fixes perçant les ténèbres, il incarnait le savoir. L’enfant, fasciné par les yeux immenses du volatile, l’emportait partout avec lui et parfois l’oubliait dans ses cachettes, là où les ténèbres lui rappelleraient sa vocation première, là où il serait plus à son aise, pensait-il. Le miroir dut à l’occasion interroger l’animal qui, en guise de réponse, se contentait de rouler dans la pénombre ses pupilles dilatées.


C’est la fillette qui, le soir, à la demande de sa mère, quand son frère le réclamait à corps et à cris, allait le rechercher là, sachant presque à tous les coups où le trouver. La fillette était furieuse, le miroir le voyait bien ; il arrivait qu’elle se rebiffe et qu’elle soit punie pour cela et des larmes de rage éclataient alors dans ses yeux. Des éclats de voix se faisaient entendre de loin. Le père rentrait tard, il avait des affaires dans des officines, des cabinets, et quand ses pas faisaient craquer le parquet du vestibule, la fillette pieds nus rôdait encore dans les appartements. Il la prenait dans ses bras, la ramenait dans sa chambre, la bordait, lui chuchotait des mots de consolation que son épouse aurait désapprouvés. Face au miroir, les paroles lui manquaient pour dire l’espèce de mélancolie qui, sous le masque, tirait sur ses traits. Désormais, son épouse et lui faisaient chambre à part.


La fillette avait grandi. Son frère n’était plus le bambin aux joues rondes qui charmait les amies de sa mère mais il continuait d’exiger de sa sœur qu’elle prenne part à ses jeux. Ce n’étaient pas des jeux de jeune fille ; elle s’y prêtait de mauvaise grâce. Quand elle le trouvait, il aurait aimé qu’elle rie comme autrefois, qu’elle soit surprise, qu’elle le manifeste, qu’elle fasse semblant au moins. Comme rien de tel ne se produisait, qu’elle faisait la tête, comme il disait, de dépit, il claquait derrière lui toutes les portes, y compris celle de la penderie, creusant au mur une entaille plus profonde. Et si la bonne remarqua l’entaille, elle ne remarqua pas les fissures qui se formaient à la surface du miroir.


Seule la jeune fille qui maintenant se regardait dans les miroirs, remarqua les changements dans le miroir de son père. Les tâches de rousseur l’agaçaient, mais elle était belle, lui disaient ceux qui pouvaient lui dire cela sans se troubler, sans la troubler, ou du moins, le croyaient-ils, mais elle ne savait ce que cela voulait dire. Son trouble avait ceci de particulier, lui semblait-t-il, qu’il se nourrissait de lui-même, qu’il s’entretenait, comme un écho dans une pièce vide. Elle n’avait pas les mots pour ces choses qui se passaient en elle et sur elle. Elle était curieuse de les entendre mais dans le salon de sa mère, la conversation était ennuyeuse ou, du moins, portait sur des sujets qui ne l’intéressaient pas. Et quand on s’adressait à elle, c’était pour lui faire la leçon d’une façon telle qu’il lui semblait que chaque parole prononcée avait un double sens, le second lui échappant parfois tout autant que le premier, et qu’elle était de fait adressée aux autres adultes autour d’elle et c’est cela, plutôt que la leçon, qui la faisait rougir ce qui était justement l’attitude attendue d’elle et tout le monde s’en réjouissait, les femmes avec attendrissement, les hommes avec la satisfaction que seules procurent les prévisions qui se réalisent. Seul son père ne disait rien mais tout le plaisir qu’elle retirait de son silence, celui d’une complicité qui se passait de mots et de leçons, était alors gâché par une voix dans l’assistance qui venait lui demander des nouvelles de son frère. Ce matin même, elle l’avait traité de débile, la bonne l’avait entendu et avait rapporté le mot à sa mère. Elle avait versé des larmes d’excuse mais cette fois, cela n’avait pas suffi.


À présent, l’homme qui ne savait pas sourire n’était plus que l’ombre de lui-même. Il allait au miroir sans précaution, sans prendre la peine de rabattre les volets de la chambre et c’est dans la pénombre, les doigts engourdis qu’il faisait, défaisait des nœuds de cravate, boutonnait, déboutonnait son gilet, passait la main dans ses cheveux et suivait d’un doigt la ride qui désormais lui barrait le front. Le miroir, ému, était tout ouï mais l’homme ne disait rien, pas un mot. Sans lumière, le miroir n’y voyait lui-même pas grand chose et cela le contrariait. Pourquoi tous ces mystères ? Qu’y avait-il donc à cacher ? Peut-être ce sourire naissant aux lèvres de son maître car depuis peu, l’homme qui ne savait pas sourire s’essayait au sourire. Il tirait sur ses lèvres, sur son nez, sur ses pommettes, comme s’il s’agissait, pour sourire, de tout ramener au centre de gravité du visage. Mais fallait-il entrouvrir la bouche, montrer les dents pour que le sourire soit complet ? Ou pouvait-on sourire du bout des lèvres, dents recouvertes ? Il ne saurait le dire. Il enviait aux autres le sourire, il leur enviait d’aller au devant de la vie, les dents découvertes, les yeux pleins de lumière. À lui le sourire était refusé. C’était une activité clandestine. C’était obscène.


Au mois d’octobre de l’année précédente, son fils était décédé d’une pneumonie. Il avait toujours été malade et les docteurs qui le suivaient semblaient résignés depuis longtemps à ce qu’il n’aille pas mieux. Aucun ne pouvait expliquer cette complexion fragile, cette prédisposition aux affections les plus diverses qu’il fallait traiter comme des parties d’une maladie qui les réunirait toutes en une seule affliction, inconnue des docteurs. Son épouse ne supportait plus la ville, l’appartement, les visites. Elle avait un frère qui vivait au grand air, dans un mas, amateur de chevaux et de peinture, de cette peinture nouvelle qui commençait à se faire voir dans des salons indépendants. Sa femme était partie vivre en ville et ne revenait plus le voir par crainte de la mauvaise influence qu’il exerçait, selon elle, sur leurs trois enfants. C’est là que mère et fils s’installèrent au printemps. Elle espérait que le grand air lui fasse du bien.


Quand ces affaires ne le réclamaient pas, l’homme qui ne savait pas sourire passait les voir. Son fils marchait avec difficulté. Son humeur était des plus contrastée : il riait comme il pleurait pour un rien. Le matin, il ne voulait pas quitter sa chambre, il fallait lui apporter son petit-déjeuner au lit. Il ne descendait les marches qui le séparaient de la vaste pièce du rez-de-chaussée qu’en début d’après-midi, après avoir dormi un peu. Il passait l’après-midi dans une chaise-longue sur la terrasse. Il exigeait de ne jamais être séparé de sa collection de timbres ; il en recevait de nouveaux par la poste chaque mardi qu’il ajoutait à sa collection à l’aide d’une pince à épiler prêtée par sa mère et s’il le fallait, pour des raisons connues de lui seul, il retirait ceux issus d’un précédent arrivage pour les ordonner différemment ou les remplacer par ceux du dernier arrivage. Cela l’occupait des heures puis venait le temps de la promenade. Il fallait marcher jusqu’à la rivière, au moins jusqu’à la rivière et dans les bons jours, passer le pont pour s’enfoncer dans le sous-bois. Sa mère marchait derrière lui, il refusait son aide ; il lui parlait de sa maladie sans nom sur le ton du philosophe et elle, derrière lui, sanglotait sans bruit, craignant qu’il ne se retourne et ne la voie ainsi mais il ne se retournait jamais. Il avait seize ans.


Sa sœur ne vint lui rendre visite qu’une seule fois, quand son père lui-même y était. Elle avait passé les trois dernières années en pension puis s’était fiancée à un officier affecté dans le corps d’armée qui venait d’être envoyé dans la province de Mantoue pour y combattre. Son frère qui l’adorait lui laissa pendant la promenade prendre son bras. Dans le sous-bois, il aurait voulu jouer avec elle comme autrefois et s’il avait eu ses jambes, il l’aurait laissée sur place, aurait couru sans l’attendre jusqu’à la clairière qu’il voyait là devant lui, baignant dans le soleil printanier. Il se serait caché derrière l’un de ses arbres, il aurait ri de la voir chercher aux mauvais endroits : faisait-elle donc exprès de ne pas le trouver, de le laisser là, ivre de joie, un sourire radieux balayant tous les soucis ? Après diner, il l’emmena dans sa chambre et lui montra, au fond d’un placard, la chouette d’Athènes qui lui rappelait, plus que tout autre bibelot, le temps heureux de l’enfance. Elle aurait souri. Elle n’aurait rien dit. Elle se serait assise sur son lit. Elle n’aurait pu s’empêcher de voir sur la table de chevet les boîtes, les flacons, les seringues, les mouchoirs. Et lui, pendant ce temps, lui aurait parlé sur un ton badin, enjoué, de son enfance comme d’un temps lointain et merveilleux ce qu’il n’était pas, elle le savait bien. Elle lui raconterait sa vie en pension, les amies qu’elle s’y était faite, les leçons, les intrigues mais elle passerait sous silence le fiancé et la guerre qui menaçait.


Leur mère ne voulut plus retourner vivre en ville et l’homme qui ne savait pas sourire s’y retrouva seul. L’ironie voulut que ses affaires prirent alors leur envol et que le peu de plaisir qu’il en retira ne fit qu’accroître sa fortune car les erreurs les plus grossières sont souvent commises sous le coup de l’euphorie que procure un succès inattendu et longtemps convoité. Il n’y eut pas d’euphorie. Plus froid et calculateur que jamais, et privé par le goût du malheur de toute distraction, il remporta d’autres succès qui raffermirent ses positions et lui procurèrent des avantages qui, quelques années plus tôt, l’aurait grisé.


Il fut reçu partout, y compris dans le salon où la femme autrefois aimée n’était désormais plus seule à animer les soirées, son mari, nommé ministre au dernier remaniement, tenant à s’y faire voir et courtiser. Il fut frappé par le calme avec lequel il vit venir à lui, tout sourire, cette femme qu’il avait tant aimée. Elle lui tint longuement la main ce qui autrefois l’aurait enivré de bonheur et là, le laissait non pas froid mais apaisé. Les années ne lui avaient pas fait perdre une once de son charme d’autrefois. Il aurait été malhonnête de chercher au changement qui s’était produit en lui une cause aussi mesquine et extérieure. C’est que l’amour lui était devenu indifférent. S’il essayait de se revoir tel qu’il était dans ce salon des années plus tôt, la première image qui lui venait était celle d’un enfant turbulent allant se terrer dans un coin et attendant, le souffle coupé, qu’on vienne l’y dénicher. Et cela n’arrivait pas et le rendait malheureux mais ne l’empêchait pas de recommencer. Oui, l’amour lui était devenu indifférent. Cette femme qu’il avait parée de toutes les qualités propres à susciter l’amour le plus absolu, cette femme, il la voyait à présent comme une amie proche, perdue de vue, miraculeusement retrouvée et il lui semblait naturel de se comporter avec elle comme s’il en avait toujours été ainsi. Cela peut-être surprit autour d’eux mais il est certain que cela devait être ainsi.


Chez lui, le soir même, il remarqua pour la première fois, l’état de délabrement du miroir dans lequel il s’entretenait de lui-même depuis tant d’années maintenant. Il sourit à cette pensée, que ce miroir avait été son unique confident, son plus proche ami, qui comprenait et pardonnait tout. Il était à présent fissuré, fendillé, écaillé de partout. Des craquelures obstruaient la vue. On aurait dit qu’une fine pellicule de givre s’était répandu par dessus la couche d’argent métallique, mettant le verre à nu. L’homme qui ne savait pas sourire ne s’y voyait qu’en lambeaux, en pièces détachées, le visage éclaté et les yeux écartelés par dessus l’arête du nez, un peu comme dans les toiles que peignait son beau-frère et qu’il vantait à son entourage médusé. Oui, le temps était venu de la lui trouver un successeur.


On fit venir un homme du métier. La bonne lui montra l’objet. Il prit des mesures et revint le lendemain avec un jeune freluquet, sans cervelle, muet comme une carpe, qu’il substitua au miroir au dos de la penderie. Puis il attacha le miroir déchu au dos d’un âne et le fit ainsi monter la rue qui mène à Montmartre. La honte que ressentit le miroir fut indescriptible. Il voyait à ses pieds toute la boue de la ville, les enfants qui se riaient de lui, les marchands qui invectivaient le client, les filles de joie qui accostaient des inconnus et les passants qui jacassaient à propos de tout et de rien avec des rires tonitruants. Le miroir en avait le souffle coupé. Les mots lui manquaient pour exprimer sa stupeur, son désarroi, son dégoût. Il ne sut quoi dire et donc ne dit rien. Des larmes lui vinrent ou était-ce la pluie qui commençait à tomber. Toujours est-il que bientôt il n’y vit plus rien et seul le sommeil qui le surprit à ce moment-là, lui épargna la honte de disparaître tout à fait, jusqu’à ses propres yeux.

René Magritte, « La représentation interdite », 1937

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