L’excuse d'immortalité

J’ai été immortel dans une autre vie. Mais le mot exact qu’employaient les personnes qui s’inquiétaient de mon existence, était « jeune ». « Tu es jeune » me disaient-ils. Ou alors : « tu es encore jeune ». Trop jeune pour comprendre. Comme si l’on pouvait être trop jeune.

Je n’étais pas tant jeune qu’immortel. Je n’employais pas de mots particuliers. Quand on est encore trop jeune pour comprendre, on ne s’embarrasse pas de mots, de définitions. Les mots, les définitions viennent avec l’âge. Ne pas comprendre n’était pas un problème. J’étais immortel et je n’avais pas besoin de m’en vanter, sachant d’avance la réponse : « tu es encore trop jeune ». Jeune, on ne se soucie pas de l’être, on s’agace même de se l’entendre dire. De se l’entendre reprocher.


Comme j’étais immortel, il ne pouvait rien m’arriver. Ce qui n’était pas nécessairement une bonne chose. Car je désirais ardemment que des choses m’arrivent. Je désirais vivre, me sentir vivant. Je ne savais pas ce que cela signifiait – de vivre, de me sentir vivant – et par conséquent, je le voulais encore plus. Et je ne craignais qu’une chose, que l’immortalité se dresse entre moi et la vie, qu’elle soit un refuge contre la vie. Ce qui ne m’empêchait pas de craindre aussi qu’elle ne le soit pas.


Ceux qui m’affirmaient que j’étais encore trop jeune pour comprendre, voulaient dire que j’étais encore assez jeune pour dire ce que je disais, faire ce que je faisais, penser ce que je pensais. Et que ce n’était pas grave : l’âge est une circonstance atténuante, l’excuse de minorité en somme, et j’aurais tout le restant de l’existence pour me racheter, me corriger, pour changer d’avis. J’étais encore trop jeune pour avoir un avis définitif ou pour entreprendre quoi que ce soit dont je ne puisse, par la suite, me défausser, me démarquer. Être jeune consiste à ne plus vouloir l’être, à mériter de ne plus l’être ou, du moins, de ne plus être considéré comme tel.

En d’autres mots, l’immortalité, c’était un peu comme disposer de plusieurs vies, de pouvoir en changer à volonté, de pouvoir reprendre à zéro. L’immortalité, c’était le zéro perpétuel, la coexistence harmonieuse du zéro et de l’infini. J’en parle au passé parce que l’immortalité, comme on va le voir, a un passé.


Plus tard, la phrase « tu es encore jeune » en vint à signifier exactement ce qu’elle signifie, que j’étais effectivement encore jeune mais plus assez pour que cela aille de soi, plus assez jeune pour qu’il ne soit pas nécessaire de me le rappeler. J’étais jeune par défaut, n’ayant pas encore assez vieilli pour ne plus l’être tout à fait, n’étant plus assez jeune pour l’être encore tout à fait. Mais parce que tout cela m’embrouillait, je préférais m’en tenir à ma version initiale et personnelle : je n’étais pas tant jeune qu’immortel. Et cela, par définition, n’était pas prêt de cesser.


Autour de moi, des gens prenaient de l’âge. Plus ils étaient proches, moins je m’en apercevais. Eux aussi avaient été immortels (mais ils ne s’en vantaient pas, contrairement à moi en mon for intérieur). Quand la mort a commencé à se faire connaître d’eux, j’ai essayé quelque temps encore de finasser, de louvoyer : ce n’était après tout qu’un accident. Certaines morts naturelles ont des airs accidentels surtout quand, dans l’esprit des proches, le mien en particulier, elles arrivent par surprise, hors de sa vue, par téléphone (« ton grand-père est mort ») ou par télépathie (« ton grand-père est mort » et tu le savais avant de l’apprendre). C’est le stade anal de la mort mais sans l’aspect érogène. La mort comme une nouvelle d’un pays lointain où des gens, pourtant très proches, perdent la vie comme on perd son tour. Cela paraît encore récupérable. Car il suffit de chercher, d’appeler la police, d’engager un détective, d’organiser des battues comme pour les personnes disparues. C’est comme si la vie avait fait faux bond et que dans une autre dimension, dans une autre vie, le bond ramènerait la balle au bon endroit, là d’où elle n’aurait jamais dû être expulsée.


J’ai toujours su qu’à moi, cela n’arriverait pas. Puisque j’étais immortel. Quand je rencontrais un docteur, il s’autorisait à peine de sa profession pour me prescrire (presque à mon insu) quelque médicament pour des maux très provisoires, très bénins. Quand j’en parlais à moi-même, je ne trouvais encore aucune raison de ne plus être encore assez jeune. J’étais raisonnablement jeune. Il m’était arrivé de changer d’avis à propos de ceci ou de cela, de corriger, de rectifier, de changer même dans mon être-jeune, dans mon vivre-ensemble avec moi-même, en évitant autant que possible d’en prendre à témoin qui que ce soit. Les mauvaises langues y auraient vu des signes, des preuves, des vérités. Mais j’avais encore une réserve d’autres vies devant moi. Changer n’était pas une faiblesse mais bien au contraire, une preuve de vitalité. Je devenais un autre qui, à son tour, en devenait un autre. J’étais élastique, extensible et si les miroirs s’attardaient, c’est que j’avais toujours un coup d’avance sur eux et du moi, ils ne reflétaient qu’une idée vieillie – l’idée seule avait vieilli. J’étais déjà entrée dans mon autre vie. Personne certes ne me disait plus que j’étais «jeune » comme si le mot même était tombé en désuétude, qu’il ne s’appliquait plus qu’à ces écervelés trop jeunes pour comprendre et qui désormais ne me tutoyaient plus que si je le leur demandais – et encore. À vrai dire, je n’ai plus besoin du mot, le langage en général m’épuise. Je l’ai remplacé par « immortel ». Cela a tout de même une autre gueule que toutes ces variations sur le mythe de la jeunesse éternelle, ces « encore », ces « assez », ces « trop » qu’on doit accoler à la moindre affirmation, histoire de ne pas en dire trop ou pas assez.


Mais un jour, alors que je reprenais mon souffle sur le seul banc de la salle de gym, quelqu’un que je ne connaissais pas s’est approché de moi. J’étais en sueur, je venais sur un tapis volant de courir plus de dix kilomètres histoire de me maintenir en forme. L’homme ou la femme, je ne l’ai pas reconnu(e), m’a chuchoté à l’oreille ces mots qui m’ont fait bondir : « moi aussi dans une autre vie, j’ai été immortel ». « Ah, bon ! » me suis-je écrié, interdit, incrédule. Et l’homme ou la femme de pointer le doigt sur moi: « vous aussi, vous l’avez été, n’est-ce pas ? ». « À quoi voyez-vous ça ? » N’ai-pu m’empêcher de rétorquer à cet énergumène, ayant toujours préféré aux réponses d’autres questions. « Je le vois à tout ce que vous venez d’écrire dans ce carnet et que je lis en ce moment même, par dessus votre épaule. Ce ne sont pas des choses qu’on écrit à la légère, voyez-vous. Ça pèse sur la conscience et surtout, ça finit par se voir. Vous dites par exemple que vous vous êtes toujours efforcé de ne prendre personne à témoin. Mais le témoin est là, devant vous et je ne suis pas le seul ». «Mais qui êtes-vous à la fin ? » me suis-je écrié, indigné par tant de présomption. « Mais vous bien sûr ! ». « Je suis vous dans une autre vie, dans une de toutes ces vies que vous avez toujours désiré avoir ». «  Vous l’avez vous-même écrit». « Mais je n’ai rien écrit ! » ai-je protesté mais il ou elle ne m’écoutait pas, faisait comme si je n’étais plus là, comme si elle ou il parlait toute seule. « La seule chose, c’est que toutes ces vies, vous le savez bien, ne prenez pas cet air ahuri, se terminent en même temps, le même jour, à la même heure, dans le même souffle ». J’ai sans doute blêmi. J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds, j’avais le vertige, un nœud dans le ventre, le souffle court d’avoir tant couru.


Ne vous est-il jamais arrivé de sentir soudain ce que vous n’avez fait qu’entrevoir pendant toutes ces années ? Quand je dis « sentir », je veux dire…je parle d’une pensée qui vous transperce, que vous ressentez physiquement, qui vous saisit entièrement, qui ne vous laisse aucune échappatoire, qui passe dans le sang, vous tord les boyaux, frappe à la poitrine, court le long de l’épiderme, frémit comme se la chair de poule, palpite dans toutes les fibres du corps, bat comme un cœur rompu. Une pensée qui vous coupe l’air sous le coeur, une pensée qui vous submerge, qui vous noie.


Désormais, quand quelqu’un me flatte, disant que je fais encore jeune, je souris. Oui, j’ai été immortel, c’était dans une autre vie. Dans celle-ci, je suis vivant et la mort n’est rien. Je sais que les mots n’avaient pas le sens que je leur prêtais. J’étais négligent et narcissique. Je ne voyais que le piédestal sur lequel me hisser, croyant être au-dessus de ma condition, au-dessus des autres, au-dessus des mortels. Le temps m’a rattrapé. Peut-être que dans quelques générations, il sera possible de rester en vie assez longtemps pour frôler l’immortalité, pour s’y frotter. À moi il suffit d’un rien, d’un instant. Je regarde dans les yeux des enfants et je vois la vie. Dans les yeux de ma mère, je vois encore la vie. La vie suinte des photos jaunies. Dans l’arbre, j’entends le chant du merle et je frissonne. On dira, avec un brin de condescendance, que j’ai l’âme poétique, qu’importe. J’ai trop longtemps accordé autant d’importance à ma personne qu’à ce que d’autres en pensaient, en disaient. À moi il suffit d’un instant, d’une échappée, d’un rien pour que tout soit recouvert.


Dans une autre vie, j’ai été immortel, oui et dans celle-ci, je le suis encore.


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