L’enfant qui ne veut pas grandir


Francisco Goya, "Manuel Osorio Manrique de Zuñiga", 1788

Impossible de grandir

J’en reste toujours au même trait

À la craie sur le papier peint

Ma mère qui ne m’a pas vu depuis des siècles

Dès qu’elle m’a vu, s’est écrié :

« Cet enfant ne grandira donc jamais ! »

Elle avait raison


Jamais elle ne m’appelait par mon prénom

Elle en avait trouvé un autre

Un prénom à elle pour un autre que moi

Elle aurait préféré une fille


À la maison, tous les dimanches

Elle faisait venir des devins des prédicatrices

Qui, se penchant sur moi, décrétaient:

«  Il deviendra quelqu’un »

Mais je ne grandissais pas


À la maison, tous les jeudis

Elle faisait des pâtisseries

Elle aurait voulu une fille

Ce que je préférais

C’était rouler la pâte

Mais je ne grandissais pas


Elle se lamentait

Elle disait qu’un gâteau raté

C’est quelqu’un quelque part qui mourrait

Que c’était ma faute

Puisque je ne grandissais pas


Elle achetait des habits trop grands

Elle laissait mes cheveux grandir à ma place

Elle me faisait de la place pour deux

Elle me donnait plus qu’il n’en fallait

Mais je ne grandissais pas


Dans de la farine trop blanche

Elle faisait frire ce qu’elle appelait des yeux au chocolat

Avec de la crème et des confettis de toutes les couleurs

Elle me gavait d’épinards

Elle me gavait de lentilles et de viande rouge

Elle me gavait d’œufs crus et d’huile de morue


À l’école

J’étais la risée de tous

Elle avait honte de moi

Me laissait y aller seul

En revenir seul

J’avais de bonnes notes

Mais je ne grandissais pas


À la maison, toutes les semaines

Elle faisait venir des spécialistes des éminences

Elle leur montrait la trace sur le papier peint

La même depuis des années

Ils haussaient les épaules, incrédules

Levaient les yeux au ciel

Il fallait faire des examens, disaient-ils


Tous les vendredis, elle rentrait tard désormais

Elle avait des amants

Qui me voyant s’exclamaient

« Comme il a grandi depuis la dernière fois ! »

Ce qui la faisait pleurer

Ce qui la faisait pleurer de rage


Je m’étais fait à l’idée

Que je n’étais pas de ce monde

Où les enfants grandissent

Où les parents se chérissent

Je m’étais fait à l’idée

De rester si bas

De ne jamais devenir quelqu’un


Mais elle tomba enceinte

L’enfant vint au monde

S’y plut aussitôt

Et bientôt fut à ma taille

J’avais donc un frère

Il aurait préféré une sœur

Mais lui au moins grandissait


Quand il me dépassa

Il voulut m’écraser de toute sa hauteur

De tout son mépris

Il me donnait des coups

Il me vantait la vue qu’il avait de tout là-haut

Sur le monde et les autres et les astres


Il continuait de grandir

Il fut bientôt si grand

Qu’il chassa de la maison

Tous les amants

Notre mère ne sortait plus

Il continuait de grandir

Et cela en devenait alarmant

Il devait se baisser partout où il entrait

Il était seul au-dessus du monde


Je ne sais pas si cette histoire est arrivée

Mais le fait est qu’un jour

La vie s’échappa de ce grand corps

Et ma mère le suivit de près


De ce jour

Plein de larmes

Parmi les herbes et les heures

Mon corps poussa

Mon corps s’étira

Mon corps s’éleva


Dieu lui-même qui me prenait de si haut

Fut jaloux

Des deux cathédrales

Qui de chaque côté de mon lit

Tiraient mes nuits

Au-dessus des rêves


Je ne sais si cette histoire est arrivée

Mais le fait est que je grandissais

Le fait est que je devenais quelqu’un

Tu vois, disais-je à ma mère en pensée

À travers la fenêtre du jardin

L’eau touche à son apogée

C’est ici que le monde se balance d’un bord sur l’autre

Et que ma vie commence


Et nous irons deux par deux

Sur l’arche des promesses


© Denis Petit-Benopoulos

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