L'éternité


Photo de Constantine Manos

« Je préférerais mourir » commence-t-il

La bouche ivre, le geste grave

Les yeux sans expression

« Je préférerais mourir plutôt que de... »

Plutôt que de quoi, grand nigaud ? Le coupe-t-elle

On ne parle pas comme ça

De ces choses-là

On ne parle pas comme ça

La mort, ça n’arrive qu’aux autres

Disait quelqu’un d’autre, mort depuis

Ce sera toujours la première fois et la dernière

Certains disent : « ce n’est rien »

C’est comme ne pas naître

Ne pas avoir été né

Ne pas avoir été

Ne pas…

Ah oui !

D’autres encore : « quoi ? L’éternité ? »

Mais je suis née, moi

Née fille devenue femme

J’ai vécu

J’ai gratté la terre de plus d’ongles que mes mains n’en font

J’ai bu toute l’eau de la mer

Vidé les frigidaires, torché les mômes, nettoyé les chiottes

J’ai fait des choses étranges et pas très nettes

Des choses qui ne se racontent pas

Pas comme ça, à l’emporte-pièce - question de pudeur

J’ai pêché, menti, maudit, craché, crié

J’ai même eu des regrets parfois et giflé l’ombre qui se prenait pour moi

J’ai fait le rêve d’une vie meilleure que je n’ai pas eue

J’ai rêvé dans le rêve d’une autre, dans sa maison de larmes

Ce n’était pas moi, je vous le jure

Ma vie, ce n’était que ça

J’ai rêvé qu’il y avait l’embarras du choix

Que si je voulais, je pouvais

Mais rien n’est arrivé comme rêvé

J’ai trop souvent trop longtemps

Ecouté ces grands bavards qui se disent amants ou maris

Je les ai écoutés me faire des enfants

Nous tracer une descendance, « là-haut » disaient-ils ces poètes

Comme si le ciel avait des étoiles rien que pour nous

Ils m’ont gavé, tu sais

Gavé de solennités, de sermons, de mensonges

« Tu es la mère de mes enfants » me serinaient-ils

Mais maintenant

Maintenant qu’il ne leur reste plus que les os

Maintenant que la poussière a fait son chemin

Maintenant qu’ils sont un à un dans leurs guérites de sapin

A faire les sentinelles du destin

A dévider leurs dentiers et chapelets

A faire les morts pour de bon pour de vrai

Maintenant

Je suis

Ou je ne suis plus

Qu’importe

La vie me tombe des nues

Et c’est toute nue que je vais à la mort

Comme je suis venue

Les mains vides

Ouvrant le ventre de la terre

Pour m’y faire une prière muette – oui, muette

Et l’enfant que j’ai fait – hé, oui !

Me regarde comme si lui m’avait fait – c’est un garçon, n’est-ce pas ? –

« Que fais-tu, maman ? » Dit-il, l’âme emmêlée

« Ne me laisse pas tout seul »

Ah, les hommes, toujours la même histoire

Mais c’est à toi, grand nigaud

Qu’incombe le destin du bel enfant prodigue

De l’orphelin

Du grand homme qui s’en va pondre des mots

À des porte-manteaux, à des croix de marelle

Qui s’en va pleurer sur son sort

Croyant d’un bon mot d’une belle âme

Faire à la mort la plaisanterie d’une fin toujours différée

D’une minute, d’une heure, d’un jour, d’une année

D’une éternité, quoi


© Denis Petit-Benopoulos

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