Heures creuses heures pleines


Photo de classe CM2, 1975, Briançon, Hautes-Alpes.

Je me souviens du temps comme d’une longue attente

D’un toboggan d’heures creuses et d’heures pleines

Je me souviens du menu affiché sur des portes closes

D’oubliettes, de greniers à blé, de fillettes moroses


Je me souviens des jeux d’eau dans l’herbe grasse

D’une cabane en flammes dans un cognassier

De Magali qui voulait qu’on la touche

Du gros garçon qui transpirait à grosses gouttes


L’école de la mi-chaussée tanguait un peu

Du côté de la cour des platanes aux squames si légers

Qu’ils s’envolaient au moindre coup de palme

De l’autre, des buissons si foisonnants qu’on pouvait s’y cacher


Le chocolat avait un goût de prune

Acide

La vanille fondait dans la cuiller

Amère

Le premier rouge à lèvres

La première cigarette


Dans le ciel la marée basse tombait à heures fixes

Jean des pierres et Jeanne si maigre

Henri le boxeur qui refaisait sa quatrième

Un fond d’artichaut, de la purée de pois cassé

À la cantine l’ouvreuse poinçonnant les yaourts


(Le souvenir a bon dos

Tu te retournes

Il n’y est plus)


Le passé composé du jeudi

Laissait des miettes d’incendie

C’était octobre, le présent s’attardait dans les feuilles

Le passé doutait jusqu’aux racines


Alors souviens-toi, malheureuse

Souviens-toi des heures creuses et des heures pleines

De l’incertitude qui faisait durer plus que de langueur

De la messe, du quatre heures, des soirées intervilles


Le pion changea de vie, épousa Hélène

Pourtant promise aux vieux lion

Le tableau noir crissait sous la cuirasse

Elle s’appelait Laure, elle n’aimait que le ski


Il fallut s’épargner

Le vertige de l’immobilité

Se hisser tout en haut

Atteindre le nœud coulant

Et redescendre sans se brûler les mains


Julie était si blonde que c’en était blanc

Elle s’habillait tout de bleu, avec des plis

Et des lunettes écaillées sur le front

Un accroche-cœur aux lèvres, côté droit


Pendant « l’arlésienne » qu’on donnait au ciné

La fille du prof de sciences

M’a laissé toucher ses lèvres

Avec les doigts puis avec les miennes


Dans un arbre mort

Nous avons calé des planches

Planté des clous

J’avais des framboises ramassées du matin

J’avais des questions écrasées


De Bretagne où vivait sa grand-mère

Julie s’envoyait des lettres

Qu’elle trouvait chez elle à la rentrée

Collait dans un album

Avec des feuilles mortes plus grandes que les mains

Elle m’en a fait lire quelques unes

Et je ne savais que dire devant tant de lettres


Entre nous

La neige entassée combla l’abîme

Elle me montra les cheveux

Qu’elle avait entre les jambes

Mais jamais ne permit que j’y touche


En rêve nous eûmes des enfants

Elle en voulait

Elle en avait plein les tiroirs

Paupières closes nez qui coulent

Dans une chambre qui donnait sur un mur

Moucheté de chewing-gommes à la gomme


Sa mère qui la voulait première en tout

Son père, militaire en Afrique

Son frère Guillaume - asthmatique


Son autre grand-mère tenait boutique de couture

Dans la rue des gargouilles et des géants de pierre

Son grand-père était mort à la guerre


Puis elle s’en alla – et ce fut sa seule excuse -

Avec l’automne

Dans une autre ville

Dans un autre palais


Avec les marées, écrivait-elle

Les heures s’aplatissant

Devant d’autres heures et ainsi de suite

Le temps passera plus vite


– et dans vingt ans tu m’aimeras encore -


Mais il passa si vite, le temps

Qu’elle m’oublia

Que je l’oubliai

Il n’y eut pas de suite


En troisième, seconde, première

Puis terminale

Bourgeonnant de la tête au pieds

Je quittai les arbres, les cabanes et les lianes

Je m’enfonçais dans une forêt profonde :

Que feras-tu plus tard

Qui seras-tu ?


(la conseillère d’orientation n’y voyait que du feu)


Un jour de janvier

Sur un banc de fac je la reconnus

Qui faisait la bise

Qui riait la tête en arrière

Cascade de cheveux blonds

Voix rauque nicotine

Elle me vit me reconnut me dit : devine


Qui je suis devenu

Qui ne jure que par l’underground

Nico maladive et punky – mon égérie

Gavée de betteraves et de riz bio

Lèvres violettes dents jaunes


Tu te souviens, dit-elle

Les lèvres encore humides de baisers

Des heures creuses et des heures pleines

Des platanes à fleurs d’Henri le boxeur

De Jeanne la maigre et de Jean sans terre


Tu te souviens de l’infirmière un peu dingo

Qui couchait avec Ménélas je crois

Oui le proviseur, tu te souviens du prof de gym

Qui s’endormait pendant les hymnes


Elle parlait avec beaucoup de douceur

Sur une pointe d’accent que j’avais eu autrefois

Elle avait perdu la foi en même temps que son frère

Je la dévisageais tout étonné d’entendre des paroles si crues

Prononcées sur l’air de l’homélie


Derrière elle passaient des ombres

Des gens qui allaient venaient vite

Elle m’expliqua qu’elle en aimait un autre

Qui ne l’aimait pas et que c’était ma faute


Les murs si minces qu’on aurait dit des paravents

Les réverbères si bas qu’on aurait dit des lampes

Le monde se rapetissant au tracé d’une rue

On aurait dit ma chambre

Et ma chambre sa descente de lit


De nouveau

M’oublia

Et je l’oubliai


Mais ce soir devant un ciel mauve

Elle m’est apparue

Avec ses cheveux sages ses yeux lavande

Et je me suis retourné surpris

Cherchant dans l’air parmi les aigrettes de pissenlit

L’origine de toute cette guimauve


Je me souvenais du temps comme d’une longue caresse

Du sillon d’heures creuses et de moments d’allégresse

Boules de neige, portes closes, journées moroses

Des billes de porcelaine blanche qui brillent la nuit


Et de là où je suis, montent comme des fumées textiles

Les écharpes oubliées

Aux porte-manteaux des réfectoires

Des morveux qui tapissent les préaux de crachats obscènes

Qui lancent en l’air des mots en pierre

Qui font du rap en briques de sept lieux


Les sonneries égrènent les heures

Il n’est plus temps

Chacun derrière soi laisse une reine

Dériver sous les chênes

Jusqu’aux Saintes Maries


Classe de mer tu t’en souviens ?

Température relevée avant d’entrer dans la lumière

Optimistes qui folâtrent contre l’eau grise

Madame, ce n’est pas moi

Vous me recopierez cent fois

Ramassez vos épuisettes

Contre les murs bras croisés


La mer est à boire

Le temps tourne

À cause de l’encre imbécile

Des testaments de jeunesse

Vous n’y verrez que du feu

Disent les prophètes


C’est bien elle, n’est-ce pas ?

Là-bas

Sous les bunkers

Qui donne à son ombre

L’aumône d’un peu de sable

Pour remplir le vide entre les os

Pour faire monter les oiseaux

Plus haut que le ciel


C’est bien elle, n’est-ce pas ?


Qui se souvient du temps comme d’une longue attente

Du toboggan d’heures creuses et d’heures pleines

Qui se souvient du menu affiché sur des portes closes

Qui danse seule et pieds nus sur la braise d’un parquet d’été


© Denis Petit-Benopoulos

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