Capoulade


Patineurs sur le bassin du Boulevard Saint-Michel, 1938

J’ai souvent regardé cette photo

Je ne sais trop pourquoi elle me touchait

On la trouve aujourd’hui sur e-bay

A quarante-cinq euros le poster

À gauche sur la photo

En bas de la rue Soufflot

Au croisement du boulevard Saint-Michel

Un café-grill

« A Capoulade » dit l’enseigne

S’y attablèrent des écrivains, Pierre Louïs, Henry Bataille

Mais aussi un mathématicien imaginaire, Nicolas Bourbaki

André Gide y fit banqueter des personnages de roman

S’y retrouvèrent Willy Brandt et d’autres réfugiés allemands

- La guerre n’était pas loin -

Ainsi que Gerda Taro, photographe

Et son amant qui n’était pas encore Robert Capa

Nous sommes en 1938

Le café a fermé trente ans plus tard

À sa place le premier fast-food de la capitale

Aujourd’hui un quick

En face d’un mac do


Sur la photo

Dans la brume d’un matin d’hiver

Le Panthéon, massif, tout en barreaux

Derrière lesquels reposent les grands esprits


Au bas de la rue Soufflot

Là d’où le photographe prend la photo

Un bassin

L’eau a gelé

Un couple y patine

La femme tourne le dos au photographe

Mais au dernier moment se retourne et lui sourit

L’homme va pour l’entraîner dans une danse

Tout deux jambes gauches levées en arrière pour mimer la glisse

Leurs gants se touchent

Il la regarde

Esquisse un sourire

Sourires contraints

Pose convenue


Derrière eux

Une silhouette traverse à la hâte

La rue Soufflot

Il n’y a presque pas de voitures

Deux, je crois

Une en roue libre, l’autre garée

Un couple debout devant le café

Observe la scène de loin

À moins d’être doyens de l’humanité

Ces deux-là sur la glace ne sont plus de ce monde

Je ne sais pourquoi

J’imagine dans leur dos

Une bande d’amis goguenards

Assistant à la scène depuis les grilles du Luxembourg

Peut-être ont-il eu l’idée de ce cliché

En longeant ces mêmes grilles

Le matin même ou bien la veille

Il a bien fallu trouver les patins

Les avoir eus sous la main

Mais peut-être n’avaient-ils pas prévu la photo

Et ne l’ont-ils jamais vue ensuite

Peut-être habitaient-il si près qu’ils voyaient de leur fenêtre le bassin

Peut-être, pour venir jusqu’ici, ont-ils traversé la Seine

Ou bien le Luxembourg

Peut-être juste après sont-ils allés déjeuner au café d’en face

Qui faisait grill – c’est écrit sur l’auvent

Ou bien y ont-ils simplement pris un café, bavardé

Encore tout excités de leur aventure, de leur numéro

Ou n’y sont-ils pas allés

Ce jour-là ou aucun autre jour

Étaient-ils d’ici, étudiants ou employés

Ou bien venaient-ils de banlieue, de province, de l’étranger

Découvrant Paris en touristes, en voisins, en curieux


J’imagine tant de choses

Plus farfelues les unes que les autres

Cette femme, cet homme dont on ne sait rien

Ne sont plus là pour dire ce qu’il en fut

Morts vieux ou jeunes – la guerre est toute proche –

Glacés dans la pose d’une éternelle jeunesse

- mais les jeunes d’alors n’avaient pas l’air si jeune -

Suspendus dans le temps par le fil d’un instant de gaité, d’insouciance

On ne sait s’ils sont heureux quand la photo fut prise

Ou ne le sont pas mais qu’importe

Dans le tableau le bilan de leurs existences serait de trop

Si l’on s’avisait de l’y mettre, si on le pouvait


Moi je les entends rire

Je les vois l’instant d’après

Délaçant, retirant les patins

L’un d’eux est tombé tout de suite après la photo

Ou bien venait-il, ou bien venait-elle tout juste de se relever


Nos jours sont comptés plus chichement que jamais

Depuis que dans une chambre noire puis claire

La mort et la vie font cause commune dans l’éternité

L’enfant s’imagine que les vieux l’ont toujours été

Que par la naissance les aïeux ont contracté des rides

Et que, par un juste retour des choses

Les jeunes ne cesseront jamais de l’être, photos à l’appui

Tout au plus laisse-t-on les enfants grandir un peu, assez

Histoire d’avoir pied dans la vie pour s’y avancer

Au fond l’être ne touche à rien d’autre qu’à l’instantané


La photo fut perdue retrouvée reperdue

Avec d’autres photos

Elle sortit du lot à la faveur d’une succession

Par fantaisie, un vendeur de timbres la mit en vitrine

Puis elle fut vendue en carte postale

Illustra décembre dans un calendrier

Et c’est tout à la fin de ces années

Que je la découpai dans un album

Ayant remarqué l’enseigne


Mon père après la guerre

Avait fréquenté ce café

Une photo le montre avec des amis

Attablé à la terrasse du café - c’est le début de l’été

Cette année là aussi le bassin avait gelé

Des enfants avaient eu l’idée d’y patiner

Ce n’était pas bien grand

On en faisait le tour

D’un seul élan

Ils avaient pris la pose

Pour une photo


Un policier s’interpose

Il faut retirer les patins

Traverser la rue

Retraverser le temps

De l’autre côté

Le mac do

A les murs couverts

De photos anciennes

Sur l’une d’elles

Un couple patine

Et sur le bord de la scène

Le temps s’arrête

Une fois pour toutes


© Denis Petit-Benopoulos

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